– Voilà maintenant trois ans que Mohamed Bazoum, et son épouse, Hadiza, ne sont pas sortis à l’air libre. Trois ans qu’ils sont enfermés entre quatre murs à Niamey, la capitale du Niger, sans même une promenade quotidienne comme y ont droit les détenus de droit commun. Depuis qu’il a été renversé par le chef de sa propre garde rapprochée, le général Abdourahamane Tiani, le 26 juillet 2023, l’ex-président nigérien est séquestré dans l’enceinte du palais présidentiel.
Sous surveillance permanente de gardes armés, le couple est détenu dans un appartement de son ancienne résidence, composé d’une chambre, d’une salle de bains et d’un petit salon, desservis par un couloir de quelques mètres où faire quelques pas. Il a interdiction d’en sortir. Même aérer leur est impossible : toutes les fenêtres ont été verrouillées. Leurs seules visites sont celles de leur médecin personnel, une à deux fois par semaine. Plus qu’un docteur veillant sur leur santé, toujours « bonne », selon leurs proches, il est leur dernier lien avec le monde extérieur : il leur donne des nouvelles de la famille et des amis, leur apporte des livres et surtout de la nourriture – leur cuisinier personnel, un temps autorisé, a fini par cesser ses activités.
En revanche, tous les quinze jours, le couple a le droit à un appel d’une bonne heure, avec le téléphone d’un des geôliers, avec ses enfants. « La situation est difficile mais il garde la forme et le moral. [Mohamed] Bazoum est un authentique militant, qui a mené de nombreux combats politiques dans sa vie. Il dit souvent qu’il sortira vainqueur de celui-ci, qu’importe le temps que cela prendra », relate l’un de ses intimes.
Cet ancien professeur de philosophie, connu pour son engagement syndical, avait été élu en 2021, succédant à Mahamadou Issoufou, membre comme lui du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme, dont il avait été successivement ministre des affaires étrangères puis de l’intérieur. Le 26 juillet 2023, Mohamed Bazoum, allié de la France, est renversé par la fièvre putschiste qui a déjà emporté ses anciens homologues malien et burkinabé, Ibrahim Boubacar Keïta et Roch Marc Christian Kaboré, en 2020 et 2022. Mais, contrairement à eux, il a toujours refusé de démissionner, tenant bon jusqu’à la fin officielle de son mandat, le 2 avril 2026.
La junte n’a pourtant cessé d’accentuer la pression pour le contraindre à mettre un terme à ses fonctions et donc, de facto, pour faire reconnaître son autorité. Moins de trois semaines après l’avoir renversé, les putschistes l’avaient accusé de « complot d’attentat à la sécurité et à l’autorité de l’Etat » et de « haute trahison » pour avoir étudié, avec ses alliés occidentaux et ouest-africains, une éventuelle opération militaire visant à le réinstaller au pouvoir. Des faits passibles, selon le code pénal nigérien, de la peine de mort. En octobre 2023, le président déchu avait ensuite été accusé de tentative d’évasion. Cette affaire « montée de toutes pièces », selon sa défense, avait conduit à un durcissement de ses conditions de détention.
« Détention arbitraire »
La Cour d’Etat, une nouvelle juridiction créée par la junte, a levé son immunité présidentielle en juin 2024, ouvrant la voie à son éventuel procès. Mais depuis, rien. Mohamed Bazoum n’a jamais été formellement inculpé et ses avocats, dont un lui a rendu une unique visite en 2024, n’ont jamais eu accès au dossier. « Sur le plan judiciaire, rien ne se passe depuis deux ans. Notre client est victime de séquestration et de détention arbitraire. Nous appelons donc à sa libération immédiate », indique l’un de ses conseils, Me Seydou Diagne. « De graves charges pèsent contre M. Bazoum. Hamani Diori, le premier président du Niger [1960-1974], a été détenu pendant six ans dans un camp militaire à Zinder [dans l’est du pays] après le putsch de Seyni Kountché. Alors trois ans dans des appartements climatisés à Niamey, ce n’est rien », rétorque une source gouvernementale nigérienne.
Le sort réservé à l’ex-chef de l’Etat préoccupe certains de ses anciens homologues étrangers. En trois ans, plusieurs se sont mobilisés pour tenter d’obtenir sa remise en liberté. Bien qu’il n’ait plus aucun levier sur la junte du général Tiani, qui a brutalement rompu son partenariat avec la France pour se rapprocher de la Russie, Emmanuel Macron continue, à chaque fois que l’occasion se présente, d’alerter ses pairs africains sur le cas de celui qui était son meilleur allié au Sahel. Parmi eux, les plus mobilisés sont l’Ivoirien Alassane Ouattara, le Congolais Denis Sassou Nguesso ou encore, jusqu’à ce qu’il passe le relais, le 24 mai, à son dauphin Romuald Wadagni, l’ancien président béninois Patrice Talon.
En coulisses, plusieurs acteurs tentent de jouer les médiateurs auprès de la junte du général Tiani. Au premier rang desquels le Qatar, habitué des missions de bons offices sur le continent. Après une visite du ministre d’Etat chargé de la résolution des conflits qatari, Mohammed Bin Abdulaziz Al-Khulaifi, le 24 février à Niamey, où il a été reçu par le général Tiani, le ministre des affaires étrangères nigérien, Bakary Yaou Sangaré, a été reçu par son homologue et premier ministre qatari, Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, le 21 juillet à Doha.
Le Maroc – dont le roi, Mohammed VI, connaît personnellement des membres de la famille Bazoum – tente, lui aussi, de jouer les intermédiaires avec la junte nigérienne. Certains proches de l’ancien président évoquent également un canal instauré, ces dernières semaines, par l’Algérie, à la faveur du récent réchauffement entre Alger et Niamey, après plusieurs mois de brouille.
Pression des djihadistes
La plupart de ces médiateurs essaient, entre autres, de se rapprocher de Mahamadou Issoufou. « C’est lui le véritable cerveau du coup d’Etat et lui qui oriente la junte sur le plan politique. Quand il est question de Bazoum, Tiani renvoie systématiquement vers Issoufou », affirme l’intime du président déchu précité. A son arrivée au pouvoir en 2011, Mahamadou Issoufou avait nommé Abdourahamane Tiani chef de la garde présidentielle, poste qu’il conservera jusqu’au putsch de 2023.
Si la plupart se montrent prudents, certains proches de Mohamed Bazoum espéraient, ces derniers jours, sa libération. Ils évoquent ainsi de récents « signaux positifs », telles les visites de son grand frère à MM. Tiani et Issoufou, en juin. « La junte est totalement imprévisible. Tout est possible avec ces gens. D’autant plus que le général Tiani est acculé. Il ne tient le pouvoir qu’à Niamey. Tout le reste du pays part en lambeaux. Libérer Bazoum pourrait lui permettre de redorer un peu son blason, tant en interne qu’auprès des étrangers », estime un ancien collaborateur du président détenu.
Sous forte pression des groupes djihadistes sahéliens, la junte nigérienne voit leur menace se rapprocher. En moins de six mois, l’aéroport de Niamey, au cœur de la capitale, a été attaqué deux fois. Une première par l’Etat islamique au Sahel, dans la nuit du 28 au 29 janvier, causant d’importants dégâts au matériel de l’armée de l’air. Puis une seconde, le 18 juin, cette fois par le Groupe de soutien de l’islam et des musulmans, la filiale sahélienne d’Al-Qaida, tuant au moins onze soldats et deux civils. Le 17 juillet, l’armée a subi une nouvelle attaque meurtrière près de Téra, dans la région de Tillabéri, à environ 150 kilomètres au nord-ouest de Niamey. Selon le ministère de la défense, au moins 16 soldats ont été tués et 23 autres ont été blessés.




