
– Sur la vidéo qu’elle a enregistrée face à la caméra, Fatena Ali Hassan, 20 ans, déclame d’une voix douce un texte écrit à Gaza. Mes amies invisibles, le titre de sa performance, représentent les langues étrangères apprises depuis le début de la guerre. La maîtrise du français, qu’elle parle presque couramment après douze mois d’apprentissage, est venue s’ajouter à l’anglais, à l’italien et à l’espagnol. « Etre privée d’éducation pendant plus de deux ans, cela a été trop difficile pour moi. Mais comme j’avais beaucoup de temps libre, j’ai commencé à apprendre des langues étrangères. C’était presque une forme de thérapie », raconte-t-elle au téléphone – l’accès des journalistes internationaux dans l’enclave demeure interdit par Israël depuis le 7 octobre 2023.
Fatena fait partie de la soixantaine d’étudiants de Gaza, âgés de 18 à 25 ans pour la plupart, qui ont participé à un concours de poésie et de déclamation organisé par l’Institut français de Gaza et l’ONG Academic Solidarity with Palestine, qui rassemble des enseignants désireux de donner des cours en ligne. Près de 1 000 étudiants sont inscrits à Gaza dans ces formations en langue. Trois cents autres suivent des formations en médecine. L’idée du concours est venue des professeurs. « Il fallait motiver nos étudiants. Il fallait aussi mettre en valeur cette espèce de résilience et de courage à continuer d’apprendre le français dans des situations inimaginables », racontent Marie Mourad, une des animatrices de l’ONG, et Anne-Christine Habbard, la présidente.
Les étudiants ont envoyé des créations très différentes. Parfois très puissantes. Comme Hadeel, 20 ans, dont l’un des frères a été tué pendant la guerre, autrice d’un texte sur le silence de la guerre, lu d’une voix hésitante et bouleversante. « Ne nous regardez pas comme des titres sur vos écrans. Regardez-nous comme des personnes réelles derrière les images. Rappelez-vous : derrière chaque tente qui a froid, derrière chaque maison louée sans chaleur, il y a une personne qui rêvait comme vous et qui résiste encore avec tout son cœur pour rester en vie », écrit la jeune femme par mail. Nour Awad, 25 ans, qui a chanté du Céline Dion et du Zaz, dit avoir voulu « montrer que, derrière la souffrance, il y a des personnes qui aiment la vie, l’art et la paix à Gaza ». Nagham, 19 ans, dont la famille a été déplacée à 18 reprises depuis fin 2023, veut faire entendre que, « au-delà de chaque histoire, il y a des êtres humains qui souffrent, mais qui continuent malgré tout à espérer ».
Boris Vian à Gaza
Les messages sont parfois plus politiques. Tariq Ashraf, 20 ans, a lu la chanson de Boris Vian Le Déserteur avec des vidéos de l’anéantissement de Gaza depuis le début de la riposte à l’attaque terroriste lancée par le Hamas sur Israël, le 7 octobre 2023. « Cela explique les séquelles de n’importe quelle guerre. Même si ce qui nous est arrivé dépasse le cadre des guerres et qu’il s’agit plutôt de crimes », dit l’étudiant, originaire de Rafah, ville rasée, qui venait de commencer des études de médecine, juste avant que son rêve ne s’effondre. « Je ne suis pas sur terre pour tuer des pauvres gens », a fait dire Boris Vian à son déserteur, poème écrit en 1954, longtemps censuré, à propos de la guerre d’Indochine. « Les soldats israéliens ont le même âge que moi, et peut-être que certains sont plus jeunes que moi. Ils ne sont pas obligés de faire ça, ils ne sont pas obligés d’aller à Gaza et de détruire nos maisons », confie le jeune homme en anglais, pas suffisamment à l’aise pour parler en français au téléphone.
Les membres du jury disent avoir eu beaucoup de mal à choisir les lauréats, même si certains d’entre eux, à l’unisson de leur génération, se sont appuyés sur l’intelligence artificielle pour écrire ou traduire. L’écrivain français Eric Vuillard parle de textes « émouvants et éprouvants ». La romancière libanaise Dominique Eddé écrit avoir été frappée par la « récurrence du mot “espoir” » dans les copies alors même que les descriptions du quotidien sont « désespérées ». « J’ai vu, je vois ici, au Liban, parmi les déplacés, les réfugiés, cette même forme de résistance au plus près de la mort. Ce n’est pas du déni. C’est de la vie qui tient debout pendant que la réalité s’écroule. Et qui, du même coup, permet de sauver, chez les jeunes, la part du rêve », souligne-t-elle.
L’historien et poète palestinien Elias Sanbar insiste sur le maintien d’une continuité dans les apprentissages, même si tout est plus fragile que jamais, alors que plus de 73 000 habitants de Gaza ont été tués au cours de la guerre. « La société palestinienne s’inscrit dans une sorte d’obsession du savoir. C’est un des traits persistants de notre société. Il y a cette idée d’apprendre, apprendre, apprendre ». L’intellectuel a retrouvé dans les textes et les déclamations des piliers de l’identité nationale, autour de la mer ou de la maison. « Il faut que les gens comprennent la patience infinie des Palestiniens. Ce n’est pas le fait qu’ils se laissent faire ou qu’ils acceptent l’injustice. Mais c’est cette capacité de tenir », insiste l’intellectuel.




