Agence Ecofin – La patronne de la région Afrique de l’Ouest et centrale du réseau américain détaille sa stratégie face à l’essor du paiement mobile et à la montée des rails souverains. Sur la décision 31 du GIM-UEMOA, qui met les réseaux internationaux sous pression, elle avance pour la première fois un calendrier : la conformité de Visa serait « une question de quelques mois ».
À la tête de la région Afrique de l’Ouest et centrale de Visa depuis sa création, l’an dernier, Aminata Kane pilote depuis Abidjan la stratégie du réseau américain sur 23 pays. Ancienne d’Orange Money, où elle a passé dix ans, cette dirigeante connaît de l’intérieur le mobile money, ce paiement par téléphone dont l’Afrique subsaharienne concentre les deux tiers de la valeur mondiale, selon la GSMA. En marge du Visa Payments Forum, réuni à Paris du 30 juin au 2 juillet, elle a répondu à nos questions.
L’entretien tombe à un moment charnière pour les paiements ouest-africains. Le 25 juin, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a de nouveau repoussé l’échéance de connexion à sa plateforme d’interopérabilité instantanée, PI-SPI. En parallèle, la décision 31 du groupement interbancaire GIM-UEMOA, qui impose le routage et la compensation locale des transactions par carte, place Visa et Mastercard sous tension, les deux réseaux ayant sollicité un report. Sur ce dossier sensible, Aminata Kane avance un calendrier et révèle avoir été reçue en audience par la Banque centrale.
Agence Ecofin : Quelles sont les priorités de Visa pour l’Afrique de l’Ouest et centrale sur les 18 prochains mois, et comment l’UEMOA et la CEMAC se situent-elles dans la stratégie CEMEA ?
Aminata Kane : L’Afrique a considérablement progressé ces dernières années. Le mobile money a produit des succès très concrets chez nous, de Wave en Afrique de l’Ouest aux fintechs qui se développent en Afrique centrale. Ce sont des outils simples, des applications faciles d’utilisation, qui permettent aux gens de transférer et de payer sans complication. C’est dans ce contexte que Visa intervient, avec trois priorités alignées sur ce qui se passe sur le marché.
La première, c’est de développer les points d’acceptation du paiement. La deuxième, c’est l’interopérabilité : une carte virtuelle adossée à un compte Wave, par exemple, permet aujourd’hui d’acheter partout dans le monde, sur Alibaba, Google ou Facebook. C’est une connexion avec le reste du monde. La troisième, c’est la confiance. On parle d’argent, donc c’est sensible, et les fraudeurs montent en compétence. Nous avons travaillé pendant des années sur nos propres systèmes de cybersécurité et de résilience ; ces services, nous les mettons désormais à disposition de l’écosystème, fintechs, banques et processeurs, pour que leurs clients se sentent en sécurité avec leur argent.
« Pour la plupart des Africains, leur wallet est le premier compte de leur vie : on passe de rien à un compte, souvent sans passer par la banque, avec une carte par-dessus. »
Agence Ecofin : Le mobile money est la spécialité du continent. Quelle est votre stratégie vis-à-vis de cette technologie qui bouleverse l’Afrique, et vis-à-vis de ses opérateurs ?
Aminata Kane : Ce sont de vrais partenaires. Pour la plupart des Africains, leur wallet est le premier compte de leur vie : on passe de rien à un compte, souvent sans passer par la banque, avec une carte par-dessus. C’est une révolution, un véritable bond technologique. Près d’un tiers de tous les comptes mobile money ouverts dans le monde le sont en Afrique : on ne peut pas travailler dans l’écosystème financier sans travailler avec eux.
J’ai passé dix ans dans cette industrie, chez Orange Money, et j’ai vu les transactions exploser. Or, qui dit explosion des transactions dit besoin de les sécuriser : c’est tout le travail que nous menons avec Orange Money et les autres opérateurs. Il y a aussi les usages. On a commencé par le dépôt-retrait, puis le transfert, puis le paiement des factures, puis le paiement en magasin. Aujourd’hui, on va plus loin, avec une carte virtuelle pour payer à l’international et des transferts au-delà des frontières, pour envoyer de l’argent à ses proches. Les opérateurs veulent développer ces usages avec des partenaires, et Visa est un partenaire de choix : un réseau de plus de 200 pays, une plateforme très solide, des produits qui sécurisent les transactions, les rendent interopérables et les connectent aux autres wallets du monde. Notre objectif n’est pas de les concurrencer, mais de leur apporter la résilience et l’ouverture vers le reste du monde.
Agence Ecofin : Quels partenariats sont en préparation dans la zone ?
Aminata Kane : Il y a d’abord ceux qui sont déjà signés : vous connaissez ceux avec Huawei, avec Orange Money, avec Djamo. Mais nous avons d’autres partenaires très intéressants dans la zone. Je prends l’exemple d’ExpressPay au Ghana, une fintech positionnée non pas sur l’émission de cartes mais sur l’acceptation, avec des terminaux de paiement moins chers et plus simples d’utilisation que les terminaux classiques des banques. Leur objectif : que tout le monde soit équipé pour accepter les paiements, y compris en mobile money. C’est l’autre bout de la chaîne. Nous avons aussi un acteur en RDC sur l’acceptation, et des fintechs qui se lancent un peu partout, au Cameroun, en Guinée, au Sénégal.
Tous les jours, de nouvelles fintechs nous approchent : elles ont besoin de solutions pour émettre des cartes, sécuriser leurs transactions ou faire de l’acceptation. Nous les aidons sur toute cette chaîne de valeur.
Agence Ecofin : Vous êtes dans une zone où le cash est roi et où l’accès aux terminaux reste un défi : cartes, connexion internet, équipements ne sont pas à la portée d’une grande partie de la population. Comment contournez-vous ce gap ?
Aminata Kane : Il faut d’abord dire que l’Afrique est mieux positionnée qu’on ne le pense. Depuis la Covid, entre 2020 et aujourd’hui, nous avons quasiment réduit de plus de moitié l’utilisation du cash dans notre région. Il en reste beaucoup, environ 50 % des transactions en moyenne, un peu plus ou un peu moins selon les pays, mais le bond accompli en cinq ans est formidable.
Deux modèles coexistent. Il y a le modèle nigérian, où l’on est à moins de 20 % d’utilisation du cash et 80 % de transactions électroniques, parce que les banques et les fintechs ont massivement poussé les terminaux de paiement classiques, présents partout dans les boutiques. Et il y a le modèle fondé sur le QR code, qu’on voit maintenant beaucoup au Sénégal ou en Côte d’Ivoire, où les gens scannent un QR code Orange Money ou Wave avec leur téléphone pour payer.
Avec Visa, nous travaillons beaucoup sur des terminaux de paiement bon marché. Le fond du problème, c’est que la personne qui vend des fruits, des mangues, des bananes sur un marché ne peut pas passer sa journée à recharger son terminal. Elle n’a pas accès à internet en permanence. Nous regardons donc des terminaux, développés notamment en Inde ou au Pakistan, capables de faire du QR code et du paiement sans contact, qui peuvent rester sur place, pour moins de 20 dollars. L’autre option, c’est d’utiliser son téléphone comme moyen d’acceptation, avec Tap to Phone et Visa Accept.
Agence Ecofin : La plupart des téléphones en circulation n’ont pas de puce NFC…
Aminata Kane : Nous observons là aussi un énorme changement. Le secteur des télécoms vend aujourd’hui beaucoup plus de smartphones bon marché que de téléphones à touches. Ce sont des appareils à 100 ou 150 dollars, souvent d’origine chinoise, qui constituent désormais près de 70 % du parc. Sur ces smartphones, seule une minorité dispose pour l’instant du paiement sans contact, mais ils font tous le QR code. D’où l’utilité de terminaux qui acceptent les deux, QR code et sans contact, pour que tout le monde puisse être servi. Et progressivement, à mesure que les téléphones NFC se développent, beaucoup poussés par des constructeurs comme Transsion ou Xiaomi, le modèle s’étendra. En synthèse, l’écosystème se digitalise, avec des efforts conséquents des fintechs, des banques et de Visa pour que tous les points de paiement acceptent le digital.
« Le principal enjeu, à nos yeux, c’est de sécuriser ces transactions et ces rails de paiement, un domaine où nous avons une expérience ancienne, et de rendre des transactions déjà interopérables à l’échelle régionale interopérables avec le reste du monde. »
Agence Ecofin : La BCEAO vient de reporter à nouveau le branchement à PI-SPI. Ces unions qui construisent leurs propres rails de paiement, est-ce une menace ou une opportunité pour Visa ?
Aminata Kane : Il faut saluer tous les efforts de la Banque centrale pour la souveraineté et le développement de l’économie digitale. Chez Visa, nous ne voyons vraiment pas les initiatives locales comme des concurrents, au contraire. L’important, c’est que tout le monde œuvre à réduire le cash et à faire fonctionner l’interopérabilité des systèmes. Le principal enjeu, à nos yeux, c’est de sécuriser ces transactions et ces rails de paiement, un domaine où nous avons une expérience ancienne, et de rendre des transactions déjà interopérables à l’échelle régionale interopérables avec le reste du monde.
Agence Ecofin : Et comment le faites-vous : en tant qu’entité en direct, ou en prestataire qui se greffe sur les rails existants ?
Aminata Kane : Les deux. Pour certaines activités, nous opérons en direct, avec des fintechs ou certains switchs avec lesquels nous travaillons, en proposant nos solutions de cybersécurité, d’acceptation digitale, d’identification, tous ces services autour des rails de paiement. Et nous travaillons également avec nos partenaires, les banques et les fintechs, qui sont des entités régulées et qui veulent offrir à leurs clients la possibilité d’envoyer de l’argent vers d’autres régions. Ce n’est pas incompatible, c’est complémentaire.
Agence Ecofin : La décision 31 du GIM-UEMOA impose le routage et la compensation locale des transactions par carte. Visa, Mastercard et les autres réseaux ont demandé un report. Où en êtes-vous, et comment envisagez-vous cette cohabitation, alors qu’une part de votre marge en dépend ?
Aminata Kane : Les initiatives qui ont pour vocation d’assurer la souveraineté, nous les comprenons entièrement. L’objectif est d’accompagner ce mouvement avec les bonnes technologies. Cette instruction date d’il y a longtemps et le projet avait démarré il y a longtemps. Il y a eu une accélération à partir de décembre, et nous avons passé les premiers jalons techniques pour la rendre effective dans les prochains mois. Nous sommes en contact constant avec le GIM-UEMOA. La semaine dernière, j’ai eu l’honneur d’être reçue en audience par la BCEAO, auprès de laquelle nous avons pu présenter les progrès réalisés avec les banques partenaires. Ce n’est plus qu’une question de quelques mois avant que l’instruction soit totalement mise en œuvre.
Agence Ecofin : Où en est le déploiement des engagements d’investissement de Visa en Afrique, en particulier dans la zone franc ?
Aminata Kane : Depuis quelques années, la présence de Visa s’est nettement accélérée, sur trois plans, avec une échéance en 2027 et sur toute l’Afrique, pas seulement l’Ouest et le Centre. D’abord, l’investissement en capacité technique, avec un data center ouvert en Afrique du Sud, un renforcement de nos compétences au Nigeria et de la supervision des transactions. Ensuite, les ressources humaines : l’an dernier, la région Afrique de l’Ouest et centrale a été créée, avec un hub basé à Abidjan pour 23 pays, dont le Nigeria, le Ghana et la RDC, afin d’être au plus près de nos clients. Enfin, le soutien à nos clients, à travers des partenariats de croissance pluriannuels : à mesure qu’ils investissent, nous investissons à leurs côtés, en expertise marketing, technique et en cybersécurité, un sujet qui revient beaucoup.
Le plus important ne sera pas de savoir combien nous avons investi, mais ce que cela aura rapporté. Dans deux ans, mesurez-nous au nombre de points d’acceptation créés, de fintechs qui auront grandi, de transactions interopérables à l’international.
« Tous nos clients m’interrogent sur le commerce agentique, demandent des formations, envoient leurs équipes se former ailleurs. Le train ne passera pas devant nous. »
Agence Ecofin : Comment éviter que l’Afrique du mobile money reste à quai sur le commerce agentique, que Visa positionne comme l’un des produits du futur ?
Aminata Kane : L’Afrique est déjà mieux positionnée qu’on ne le croit sur l’intelligence artificielle. La plupart des fintechs l’utilisent déjà elles-mêmes, pour prévenir la fraude ou pour répondre à leurs clients via des chatbots, 24 heures sur 24. Le commerce agentique se développe, mais il suppose une étape préalable : la tokenisation, c’est-à-dire la sécurisation des données par un jeton qui remplace la carte, avec un numéro changeant plutôt qu’un numéro fixe. C’est le chantier sur lequel nous travaillons, avec les opérateurs de mobile money et les banques de la sous-région. Nous avons lancé la tokenisation avec des banques au Ghana : c’est réel, aussi bien pour le paiement sans contact que pour le paiement en ligne.
Nous avançons à vitesse accélérée sur la tokenisation de tout l’écosystème, avec des acteurs qui veulent le faire dès maintenant. Tous nos clients m’interrogent sur le commerce agentique, demandent des formations, envoient leurs équipes se former ailleurs. Le train ne passera pas devant nous.
« Le futur de l’Afrique est brillant, il est solaire »
Agence Ecofin : Un dernier message ?
Aminata Kane : Je viens de la région, et je vois à quel point la vision de Visa y est ambitieuse. Travailler comme une entreprise de technologie pour mieux intégrer la région à l’écosystème mondial, sécuriser des transactions qui progressent de façon phénoménale, faire en sorte que les clients aient la certitude que leur argent est en sécurité : c’est une belle mission. Investir aussi aux côtés de nos équipes, en renforçant les compétences et en recrutant des experts. Il y a quelques jours, nous avons lancé les activités de la Fondation Visa en Côte d’Ivoire, avec un don à une organisation non gouvernementale et des kits de jeu autour du football, offerts à des enfants, alors que plusieurs sélections africaines sont qualifiées. Le futur de l’Afrique est brillant, il est solaire, et Visa a à cœur qu’il se développe dans les meilleures conditions de confiance et de sécurité.
Propos recueillis par Fiacre Kakpo
Source : Agence Ecofin
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