Au Kenya, les rastafaris réclament le droit de consommer du cannabis

En 2019, la justice kényane a reconnu le rastafarisme comme une religion. Depuis, ses adeptes revendiquent le droit de consommer du cannabis, auquel ils accordent une valeur sacramentelle.

Le Monde  – Les rastas kényans devront encore attendre pour savoir s’ils auront le droit de consommer du cannabis légalement. Le verdict de la Haute Cour de justice du pays à ce sujet, qui était attendu jeudi 28 mai, a été reporté au 15 juillet. La communauté rastafari est, depuis plus de cinq ans maintenant, en attente d’une décision, et il s’agit déjà du deuxième report cette année, le premier ayant eu lieu en mars.

D’aucuns pourraient s’en irriter, mais ce n’est pas la philosophie des rastafaris. « On reste très calmes et positifs depuis le début », confie Ras Benaiah Mbucu, coordinateur de la Rastafari Society of Kenya (RSK). Dans un courrier adressé à l’association, la justice kényane a justifié le nouvel ajournement par le caractère « lourd » et les « implications législatives très larges » de cette décision. Pour l’heure, selon la loi sur les stupéfiants de 1994, la consommation de cannabis reste punie d’une peine de prison minimale de cinq ans et d’une amende.

La RSK a lancé, en 2021, une campagne juridique en faveur de la légalisation, baptisée « Ganja Petition ». L’espoir des rastafaris kényans d’obtenir gain de cause ne paraît pas si irréaliste. En effet, en 2019, leur religion a été reconnue officiellement par la justice. C’est en vertu de cette reconnaissance que les membres de l’organisation revendiquent, devant les tribunaux, le droit d’utiliser le produit, considéré comme sacramentel dans le cadre de leur pratique religieuse et leur quotidien.

Le rastafarisme, mouvement à la fois culturel et religieux, est né sur l’île de la Jamaïque. Il voit dans le dirigeant éthiopien Haïlé Sélassié (1892-1975), couronné empereur en 1930, une figure divine ou messianique. Au départ, ses membres sont des descendants d’Africains déplacés de force par l’esclavage et la colonisation. Les rastas sont aussi connus pour rejeter le matérialisme et rechercher une communion avec la nature.

La décision de 2019 a aussi permis aux Kényans s’identifiant à ce culte de gagner en visibilité au sein de la société. Ils profitent de cette impulsion pour faire valoir leurs droits, mais surtout pour dénoncer les discriminations qu’ils affirment subir. Ras Mathenge Mukundi, devenu en 2020 le premier avocat rastafari du Kenya, se souvient des difficultés rencontrées à l’époque.

« C’était compliqué, à l’université, parce que c’est là où j’ai commencé à porter mes dreadlocks, explique-t-il. Les gens me décourageaient. Autant certains de mes camarades de classe que le personnel enseignant. » Quand il a prêté serment après avoir été admis au barreau, Ras Mathenge Mukundi était le seul de ses camarades à ne pas revêtir la traditionnelle perruque blanche des avocats, issue de l’époque coloniale anglaise. Lui portait un turban bleu maintenant ses dreadlocks en place. Les clichés ont fait le tour de la presse africaine.

Continuité historique

En dehors de leur parcours scolaire ou professionnel, les rastafaris kényans se déclarent aussi victimes de violences policières. « Récemment, les policiers se sont mis à nous extorquer de l’argent, affirme Ras Benaiah Mbucu. Chaque fois qu’ils voient l’un d’entre nous avec du cannabis, ils veulent soit le poursuivre en justice soit obtenir de l’argent. »

Giulia Bonacci, historienne et chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement, un organisme scientifique français, voit dans la persistance de ces discriminations une continuité historique. « Le Kenya est une ancienne colonie britannique », rappelle-t-elle, où cohabitent différents mouvements chrétiens, en majorité des protestants et des évangéliques fondamentalistes.

Chez ces derniers, un contrôle strict est souvent imposé sur les pratiques des fidèles : interdiction de boire de l’alcool, d’écouter de la musique profane ou encore de lire ce qu’ils veulent… « Il y a une forme de respectabilité sociale liée au fait d’aller à l’Eglise anglicane ou catholique, de se raser la barbe, de se défriser les cheveux », note l’historienne. L’apparence physique des rastafaris contribuerait donc à les exclure.

Le mouvement attire de plus en plus de jeunes Kényans en quête d’alternatives spirituelles et sociales. En 2018, l’association Rastafarian Family Elders (RFE) estimait à plus de 1 000 le nombre de chrétiens convertis au rastafarisme dans le seul bidonville de Kibera, à Nairobi. Les différents collectifs de rastafaris, comme RSK et RFE, se sont de plus en plus structurés ces dernières années en créant des espaces de rencontre et en communiquant sur les réseaux sociaux.

Source : Le Monde

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