– Durant la semaine qui a suivi la prise de Kidal, le 26 avril, par les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA), ce n’est pas depuis cette petite ville du nord-est désertique du Mali que leur porte-parole s’est félicité de cette conquête, mais depuis Paris. Dans des interviews successives, Mohamed Elmaouloud Ramadane a estimé que la junte du général Assimi Goïta, au pouvoir à Bamako depuis 2020, allait tomber, et assumé l’« alliance de circonstance » du FLA avec les djihadistes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM), la filiale sahélienne d’Al-Qaida.
Les partisans du général Goïta ont rapidement vu dans ces interventions sur des médias français, quelques jours après une offensive sans précédent de ces deux groupes contre son régime, la preuve d’une collusion entre les rebelles à dominante touareg et Paris. Lui s’en défend. « La France est un pays d’où nous pouvons librement nous exprimer et faire passer notre message au plus grand nombre, donc nous en profitons. Mais je n’ai eu aucun contact avec les autorités françaises », assure Mohamed Elmaouloud Ramadane.
C’est ce qu’affirme aussi un haut responsable au Quai d’Orsay, qui disait alors ignorer la présence dans la capitale de cet indépendantiste – arrivé sur le territoire national avec un visa Schengen obtenu auprès d’un autre pays de l’Union européenne.
Des échanges ponctuels
Depuis qu’elle en a été congédiée au profit de la Russie, en 2022, la France fait preuve de prudence et de discrétion dès qu’il s’agit du Mali. Bien qu’ils aient la junte pour ennemi commun, les responsables français veillent donc à ne pas paraître trop proches des rebelles touareg – surtout depuis que ceux-ci collaborent ouvertement avec les djihadistes du GSIM. En coulisses, pourtant, certains services ont bien des échanges ponctuels avec des dirigeants du FLA. Des contacts informels mais sans aide opérationnelle, regrettent les chefs du groupe indépendantiste.
D’autres pays, comme l’Ukraine, ont coopéré de façon plus directe ces dernières années. En 2024, les services de renseignement ukrainiens, désireux de frapper les forces russes d’Africa Corps déployées au Mali, ont ainsi formé, lors de missions en Ukraine puis au Mali, des rebelles touareg à la conception et au maniement de petits drones équipés de charges explosives.
Un rapprochement inédit, qui a suscité des interrogations sur une éventuelle entremise de la France. Mais les cadres indépendantistes réfutent toute implication de Paris lors du rapprochement avec Kiev. « Nous sommes en contact avec les services de renseignement de différents pays. Ce qu’ils font ou se disent entre eux, ce n’est pas notre souci. Quant à la France, elle ne nous fournit aucun soutien matériel ni financier », affirme un cadre du FLA.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Entre l’ancienne puissance coloniale et les Touareg maliens, les relations sont anciennes. Au début des années 1990, à l’époque de la rébellion menée par Iyad Ag Ghali, aujourd’hui chef du GSIM, cette communauté historiquement nomade vivant dans le nord du pays et délaissée par les gouvernements successifs bénéficiait d’une forme de sympathie en France. La Fondation Danielle Mitterrand – France Libertés, créée par l’épouse de l’ancien président François Mitterrand, et qui s’est donné pour mission de défendre les droits humains et les peuples opprimés, y contribue.
Mais les réseaux français avec les Touareg dépassent le cadre civil. Dans la seconde moitié des années 2000, la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) s’appuie sur certains cadres de cette communauté – et notamment au sein de la tribu des Ifoghas, dont est issu Iyad Ag Ghali – pour recueillir des informations sur le nord du Mali, où des djihadistes algériens ont implanté Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). « Ils avaient des agents sur le terrain, auprès des Touareg, pour faire du renseignement sur les réseaux terroristes naissants », relate un officier malien longtemps déployé dans la zone.
Ces liens tissés sont utiles à des moments-clés pour Paris dans la région, comme en 2011, lorsque Nicolas Sarkozy intervient en Libye contre le régime de Mouammar Kadhafi, qui compte dans ses rangs des centaines de combattants touareg maliens. « Les Français nous avaient alors fait passer le message que si nous lâchions Kadhafi, ils nous aideraient dans notre combat pour l’indépendance [de l’]Azawad [terme avec lequel les indépendantistes désignent le nord du Mali], confie un ancien rebelle. Pour eux, c’était coup double : cela leur permettait d’affaiblir leur ennemi, tout en gardant un futur levier chez nous. »
Soutien au MNLA
Le retour de ces hommes dans leur pays – avec armes et munitions – précipite l’éclatement d’une nouvelle rébellion. Certains rejoignent le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) qui, en 2012, s’allie à AQMI et à différents groupes djihadistes pour conquérir le nord du Mali. Mais ces derniers se retournent rapidement contre eux pour en devenir les seuls maîtres et imposer la charia aux populations.
En janvier 2013, François Hollande déclenche l’opération « Serval » pour empêcher leur avancée vers le sud du pays et la capitale, Bamako. L’armée française reprend le contrôle du Nord et fait entrer les soldats maliens dans les villes libérées à ses côtés. Sauf à Kidal, fief du MNLA et des Ifoghas. Cette décision, perçue à Bamako comme un affront à la souveraineté nationale et un service rendu par Paris à ses vieux partenaires touareg, constitue une blessure toujours prégnante dans l’opinion publique malienne.
De fait, même si cela suscitait l’irritation du gouvernement, qu’elle soutenait officiellement, la France a continué à s’appuyer sur le MNLA pour combattre les groupes djihadistes dans le nord du pays. Selon des sources militaires et sécuritaires maliennes comme françaises, des agents de la DGSE sont alors présents au sein d’unités du mouvement rebelle touareg. « C’étaient des équipes réduites de quelques hommes, qui faisaient du renseignement de terrain et de l’assistance technique », confie une source française.
De leur côté, les Touareg « se servaient des Français autant que ceux-ci se servaient d’eux, pour régler des vieux comptes, pour avancer leurs pions ou encore pour faire fructifier leurs différents business », explique un bon connaisseur du nord du Mali. Malgré les rivalités internes et des alliances qui se font et se défont au gré des intérêts du moment, les autorités françaises veillent à garder le contact avec les figures des différentes tribus. « Nous parlions à tout le monde. Et notamment à des proxys d’Iyad Ag Ghali, qui servaient de canaux de discussion », confie une source militaire française.
Regarder le Mali de loin
L’arrivée de la junte d’Assimi Goïta au pouvoir, en 2020, change la donne. L’armée française est chassée du Mali deux ans plus tard. Paris perd alors de nombreuses sources d’information dans le nord du pays. En dépit des fortes tensions avec Bamako, une coopération antiterroriste se poursuit entre la DGSE et les services de renseignement maliens.
Mais ce lien est brutalement rompu en août 2025, lorsqu’un des agents des services de renseignement français, dûment accrédité auprès des autorités maliennes, est arrêté et poursuivi dans une affaire de tentative de déstabilisation.
A Paris, militaires et diplomates sont désormais contraints de regarder le Mali de loin. Pourtant, derrière leurs discours détachés, une réalité s’impose : difficile pour la France de se couper totalement de ce pays de son ancien pré carré africain, où elle s’est tant investie ces dernières années, au cœur d’un Sahel devenu l’un des épicentres du djihad mondial. En cela, les liens tissés de longue date avec les indépendantistes du FLA lui sont indispensables.
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