
SenePlus – Et si, derrière le retour en force du discours souverainiste, se cachait moins une reconquête qu’un malentendu persistant ? Le mot s’impose partout. Souveraineté. Il rassure, il mobilise, il promet. À chaque crise, il revient comme une évidence : reprendre le contrôle, restaurer l’indépendance, affirmer la puissance. Comme si le simple fait de nommer la souveraineté suffisait à la produire.
Mais enfin, de quoi parle-t-on ?
Car il existe, dans l’usage contemporain de ce terme, une ambiguïté que l’on préfère souvent contourner : la souveraineté proclamée n’est pas la souveraineté exercée. Nous décidons, certes. Mais dans des cadres que nous ne maîtrisons pas toujours.
Parler de souveraineté économique sans interroger le rôle structurant du dollar, par exemple, revient à ignorer l’architecture même dans laquelle s’inscrivent nos échanges. Ce n’est pas seulement une monnaie : c’est un système.
Évoquer l’indépendance à l’ère numérique sans considérer que nos données, nos infrastructures et parfois même nos administrations reposent sur des technologies conçues et contrôlées ailleurs relève du même paradoxe. L’indépendance proclamée cohabite avec une dépendance silencieuse.
Quant à la souveraineté stratégique, elle se heurte elle aussi à une réalité moins visible mais tout aussi déterminante : dans de nombreuses régions du monde, la sécurité repose encore sur des équilibres externes, des alliances asymétriques, des dispositifs que l’on ne pilote pas entièrement. Ainsi se dessine une situation singulière : des États formellement souverains, mais structurellement contraints.
Et pourtant, le discours persiste.
Non plus comme une description du réel, mais comme une manière de le réinterpréter. La souveraineté devient un langage. Parfois une mise en scène. Une façon d’affirmer une maîtrise que les faits ne confirment qu’imparfaitement.
L’Europe en offre une illustration révélatrice : puissance normative incontestable, capable d’imposer des règles, mais dépendante dès qu’il s’agit de sécurité ou de technologies critiques. Elle régule avec assurance. Mais s’appuie sur d’autres pour exécuter.
En Afrique, le terme porte une charge historique autrement plus forte. Il convoque la mémoire des indépendances, la quête de dignité, le refus des dominations passées. Mais là encore, entre l’aspiration et les capacités, l’écart demeure.Les dépendances financières, les contraintes monétaires, les partenariats sécuritaires ou économiques dessinent des marges de manœuvre plus étroites qu’on ne le dit. Le risque, dès lors, n’est pas tant de parler de souveraineté. Mais de croire qu’elle existe déjà.
Car à force de la proclamer, on en oublie qu’elle se construit.
Elle se construit dans la capacité à produire ce que l’on consomme. À financer ce que l’on décide. À protéger ce que l’on organise. Elle se mesure dans l’autonomie réelle des choix — et non dans leur simple affirmation.Dans un monde d’interdépendances, l’indépendance absolue est une illusion. Mais c’est précisément pour cela que la question essentielle n’est pas de rompre tous les liens — ce qui serait vain — mais de savoir lesquels maîtriser, lesquels transformer, lesquels réduire. Autrement dit : la souveraineté n’est plus un état. C’est un rapport de forces.
Réduire la dépendance monétaire implique de construire des alternatives crédibles, d’accepter des transitions coûteuses et d’inscrire l’action dans le temps long. Gagner en autonomie technologique suppose des investissements lourds, une vision industrielle cohérente et une formation adaptée. Renforcer la souveraineté stratégique exige des choix politiques clairs et assumés, des arbitrages budgétaires et des coopérations repensées. Rien de tout cela n’est immédiat. Rien de tout cela n’est spectaculaire. C’est peut-être là le cœur du problème.
Car dans un espace public dominé par l’urgence, la lenteur de la construction paraît suspecte. Le discours, lui, est instantané.Il rassure plus vite que les politiques ne transforment. Dès lors, la tentation est grande : compenser l’insuffisance des moyens par l’excès de mots.Transformer un projet exigeant en récit mobilisateur. Préférer l’affirmation à la transformation.
Mais cette facilité a un coût. Celui de l’illusion.
Car proclamer une souveraineté que l’on ne peut exercer ne renforce pas un État. Cela fragilise sa crédibilité, entretient des attentes irréalistes et détourne l’attention des véritables leviers d’action. À l’inverse, reconnaître ses dépendances n’est pas un aveu de faiblesse.C’est une condition de lucidité. Et toute stratégie sérieuse commence par là. La véritable souveraineté ne se joue pas dans le rejet du monde, mais dans la capacité à y exister sans s’y dissoudre. Elle ne consiste pas à nier les contraintes, mais à les transformer progressivement en marges de manœuvre. Entre la souveraineté proclamée et la souveraineté construite, il y a un écart. Et c’est dans cet écart que se joue, aujourd’hui, une grande partie des trajectoires politiques. Reste alors une question, simple mais exigeante : voulons-nous continuer à dire la souveraineté ou commencer enfin à la faire ? Car entre le confort du récit et la rigueur du réel, il faudra bien, un jour, choisir.
Amadou Thiourou Barry
barry.at15@gmail.com, un citoyen qui refuse le confort des illusions politiques.
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