L’histoire, moins bien connue, de 10 siècles d’esclavage des Noirs dans le monde musulman

BBC Afrique  – Le 25 mars 2026 restera à jamais gravé dans l’histoire. L’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé la traite des esclaves africains comme le crime le plus grave contre l’humanité. L’ONU a choisi le 25 mars considéré comme étant la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique pour prendre une telle décision.

Cependant, si la traite transatlantique est relativement bien documentée, il n’en est pas de même pour l’autre traite, celle du monde musulman qui a duré plus d’un millénaire et qui a concerné quelque 8 à 17 millions de personnes.

Dans cet article, BBC News Afrique revient sur ce commerce des humains aussi odieux que la traite transatlantique avec les éclairages d’historiens.

Faut-il parler d’esclavage arabo-musulman ou des mondes musulmans ?

Des hommes et des femmes enchainés

Crédit photo, Getty Images Duncan1890

Légende image, Comme la traite transatlantique, la traite arabo-musulmane a dévasté l’Afrique subsaharienne pendant des siécles.

«Il faut faire la part des choses entre la captivité, la traite et l’esclavage» a d’emblée tenu à préciser le Pr Idrissa Ba, Chef du Département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

«La captivité, c’est le mécanisme par lequel, on fait perdre à un homme sa liberté. Cela peut passer par différentes modalités, dont la modalité la plus courante étant constituée par la guerre» a t-il expliqué.

«A partir du moment où l’on a fait des captifs, le fait de prendre un homme, le considérer comme un produit commercial, au même titre que l’arachide ou la noix de cajou et de le vendre sur le marché, au niveau des foires, des ports, c’est ce qu’on appelle la traite» poursuit Idrissa Ba.

L’historien ajoute que le fait que «ces captifs vendus ou achetés soient intégrés dans de nouvelles sociétés, de nouvelles économies pour utiliser leur force de travail, c’est cette utilisation qu’on appelle esclavage».

Dans le cadre de l’esclavage arabo-musulman, il s’agit d’une traite de captifs et d’esclavage qui a duré pendant plusieurs siècles a-t-il fait remarquer.

Joint par BBC News Afrique, M’Hamed Oualdi professeur des universités, enseignant à l’université de Florence (Italie) préfère parler de «traites transsahariennes en fonction de la géographie des régions» qui sont impliquées dans ce trafic ou  »esclavage dans les mondes musulmans » plutôt que de parler d’esclavage arabo-musulman.

 «La notion de pays arabes ne définit pas ces régions telles qu’elles étaient. Il ne faut pas oublier que les régions du Maghreb sont des régions avec des locuteurs arabophones et berbérophones» dit-il.

«La notion d’arabe émerge un peu plus tard avec l’identification des arabes à des locuteurs de l’arabe et aussi à une forme de nationalisme arabe» a-t-il ajouté.

M. Oualdi précise «qu’à partir du XVIe siècle grosso modo, jusqu’au XIXe siècle, ces régions (Afrique du Nord et Proche-Orient) sont sous le contrôle de l’Empire ottoman basé à Istanbul, sauf le Maroc qui était sous le contrôle d’un sultanat local».

Pour lui, «on peut pour mieux parler de traites transsahariennes en fonction de la géographie, parce que parce que la région (Afrique du Nord) s’islamise, l’Afrique subsaharienne s’islamise dans le même temps et du coup, les musulmans ouest africains comme les musulmans nord africains ont participé à cette traite qu’on le veuille ou non».

Le commerce transsaharien des esclaves

La ville portuaire historique de Zanzibar, avec son mélange d'architecture arabe, indienne et coloniale le long d'un front de mer animé où s'alignent des boutres chargés d'épices, illustration ancienne datant de 1899.

Crédit photo, Getty Images Timacoch

Légende image, La ville portuaire historique de Zanzibar, avec son mélange d’architecture arabe, indienne et coloniale le long d’un front de mer animé où s’alignent des boutres chargés d’épices, illustration ancienne datant de 1899.

Selon Idrissa Ba, la traite et l’esclavage arabo musulman a deux composantes : une composante transsaharienne avec des esclaves capturés en Afrique subsaharienne, au Sahel, au Soudan, région que les sources arabes désignent comme pays de Lam-Lam.

«Dans ces différentes régions, on a capturé des millions d’hommes et de femmes selon différentes modalités, on leur a fait traverser le Sahara, en passant par un certain nombre de routes et d’itinéraires bien connus». dit-il.

«L’axe le plus important, c’est l’axe occidental le chemin de Lemtouna. De là, les captifs sont expédiés vers l’Afrique du Nord, la Méditerranée, le Proche, Moyen et l’Extrême Orient où ils sont absorbés, inclus comme esclaves dans l’économie du monde arabo-musulman».

«La deuxième composante, c’est en Afrique de l’Est à travers la Mer rouge et l’Océan Indien par voie de bateaux» poursuit Idrissa Ba.

«Donc, d’un coté on a des caravanes, de l’autre on a des bateaux » explique l’historien qui ajoute «si on prend ces deux composantes, on peut dire que cette traite a commencé avec l’expansion de l’islam très tôt autour du VII ou VIIIe siècle. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle ne va pas s’arrêter au XVe siècle avec la mise en place de la traite négrière transatlantique. Il va y avoir une superposition entre les deux traites».

M’Hamed Oualdi renchérit que l’esclavage dans le monde musulman a concerné plusieurs régions.

«Il y a des récits qui ont été collectés par des voyageurs occidentaux surtout au XVIIIe, XIXe siècle qui font témoigner des esclaves qui ont été les victimes de ces traites et les esclaves victimes de ces traites qui racontent ces voyages, cette déportation, les épreuves, la perte de leurs proches, et la manière dont ils ont été capturés à l’origine» fait remarquer Oualdi.

«Pendant des siècles, les populations du nord de l’Afrique, mais aussi du Proche-Orient de l’Empire Ottoman, ainsi que les rives nord de la Méditerranée ont déporté des hommes et des femmes d’Afrique de l’Ouest» dit-il.

La traite s’est développée également en Afrique de l’Est notamment dans la région des Grands lacs surtout au XIXe siècle en lien avec la mise en place de culture de girofle à Zanzibar.

Toute la région de Zanzibar ainsi qu’une une bonne partie de l’Afrique de l’Est a été concernée par cette traite.

«Les pays situés au sud du Sahara, mais également autour du califat de Sokoto dans la région du lac Tchad, sont aussi des régions de déportation et de traites» explique M’Hamed Oualdi.

«Le califat de Sokoto avec ses guerres, ses mouvements, son expansion politique contribuera aussi à réduire soit en servitude soit des musulmans qui étaient perçus comme pas assez musulmans ou soit comme des non-musulmans».

«Des hommes noirs et des femmes noires, même musulmans, ont été asservis par d’autres musulmans parfois, sur le seul critère de leur couleur de peau » a-t-il ajouté estimant que  »cela rejoint d’une autre manière ce qui s’est passé dans la traite atlantique où des hommes et des femmes ont été déportés, violentés, tués, exploités sur la base de leur couleur de peau».

Le sort de ces millions d’Africains vendus comme esclaves

Des colons britanniques faisant le commerce d'esclaves en Afrique de l'Ouest, 1877. Édition originale issue de mes propres archives.

Crédit photo, Getty Images Grafissimo

Légende image, Un graphique représentant des colons britanniques faisant le commerce des esclaves.

La traite des Noirs s’est développée autour des grandes villes d’Afrique du Nord, mais aussi en Afrique de l’Est où des endroits comme Zanzibar ont joué un rôle important dans ce commerce selon les historiens.

«Ce qu’on connaît, c’est l’esclavage dans les grandes villes, dans les villes importantes comme Tunis, Alger, Tripoli, Marrakech, Meknès et Fez à l’époque où les esclaves déportés d’Afrique de l’Ouest deviennent surtout des domestiques» explique M’Hamed Oualdi.

«Mais au nord de l’Afrique, sur les rives sud même de la Méditerranée, en Europe également, il ne faut pas oublier dans le centre de l’empire ottoman au Levant au Proche-Orient, ces domestiques qui viennent d’Afrique de l’ouest et parfois d’Afrique de l’Est sont utilisés à des tâches de serviteurs, et aussi parfois, les femmes sont exploitées sexuellement comme concubines» a-t-il poursuivi.

«Plus on va dans le sud du Maghreb et même dans les zones rurales, ces esclaves hommes et femmes asservis qui viennent d’Afrique de l’ouest ont été utilisés à des fonctions agricoles, mais pas comme dans les plantations américaines» fait-il remarquer.

Il soutient que la «majorité des paysans dans le Maghreb de l’époque médiévale et moderne étaient plutôt des populations libres, mais ces populations libres avaient parfois recours à des hommes et à des femmes à leur service».

Dans ces régions arides où il y a très peu d’eau, de nombreux esclaves sont utilisés dans la culture des palmiers dattiers dit-il.

«Les hommes et les femmes de statut servile et d’origine ouest‑africaine ont parfois été exploités dans ces régions pour des fonctions très difficiles, très ardues, qui imposaient par exemple d’escalader ces palmiers, ce qui pouvait entraîner des chutes mortelles».

Pour sa part, l’histoire sénégalais, Idrissa Ba, note que «ce qui intéressait les acquéreurs, c’était la force de travail des esclaves».

Un certain nombre de ces esclaves étaient insérés dans les armées, d’autres étaient utilisés dans des fermes, notamment au niveau du Tigre et de l’Euphrate (Irak), où l’on comptait des centaines de milliers d’esclaves originaires d’Afrique orientale qui ont été au centre des révoltes ayant conduit à la prise du pouvoir abbasside par ces esclaves.

Parmi les esclaves, le cas particulier des eunuques, dans cette traite transsaharienne des Noirs, suscite beaucoup de passion chez les chercheurs.

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Abdou Aziz Diédhiou

BBC News Afrique

Source : BBC Afrique – (Le 04 avril 2026)

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