Algérie – Des frontières qui tuent l’économie des peuples du désert

Avec plus de 6 700 kilomètres de frontières terrestres, l’Algérie fait face dans son grand Sud à un dilemme qu’aucune décision militaire ne peut trancher seule : comment sécuriser un territoire sans briser les sociétés qui le font vivre ?

Orient XXI – Mohammed a 28 ans et conduit des camions à Tin Zaouatine, l’une des bourgades algériennes les plus reculées, perchée à l’extrémité sud du pays, à quelques kilomètres du Mali. Durant sa carrière de camionneur, il traversait souvent la frontière algéro-malienne pour acheminer des marchandises au nord du Mali. Depuis la prise du pouvoir des militaires à Bamako en 2021 et l’intensification des bombardements de l’armée malienne contre les groupes djihadistes, notamment dans la région de Gao, et contre le Front de libération de l’Azawad (FLA)1 plus au nord, son activité s’est effondrée.

« Nous vivons une abondance relative ici, dit-il, mais l’autre moitié de la famille et des proches au Mali ont été durement touchés. »

Ce témoignage résume, mieux que n’importe quelle statistique, la fracture que vivent les populations frontalières du grand Sud algérien. D’un côté, un État qui sécurise ses marges pour faire face à l’instabilité chronique du Sahel. De l’autre, des sociétés tribales dont les liens de sang, de commerce et de culture enjambent les frontières depuis des siècles — et qui subissent de plein fouet chaque tour de vis sécuritaire.

Des frontières qui n’ont jamais existé dans les esprits

L’Algérie possède la plus longue frontière terrestre d’Afrique. Ses 6 734 kilomètres la connectent à sept pays voisins, dont le Mali (1 376 kilomètres), la Libye (989 kilomètres) et le Niger (956 kilomètres) — trois frontières particulièrement sensibles depuis l’effondrement de la Libye en 2011 et la déstabilisation progressive du Sahel.

Mais sur le terrain, ces lignes tracées par les États modernes se superposent à un tissu social et économique bien plus ancien, qui n’a jamais reconnu de séparations rigides. Les Touaregs — Imuhagh dans leur propre langue — sont présents aussi bien dans le Hoggar et le Tassili algériens qu’en Azawad malien ou dans l’Aïr nigérien (voir carte ci-dessous). Les tribus arabes Zaouïa, comme les Kounta, jouent depuis des générations un rôle de médiation sociale et religieuse qui dépasse les frontières, et certains de leurs notables siègent encore aujourd’hui au Parlement algérien.

Les mariages intercommunautaires entre l’Algérie, le Mali, le Niger et même jusqu’en Mauritanie au sud-ouest restent fréquents. Chaque crise diplomatique devient ainsi un fardeau social direct pour des familles éclatées de part et d’autre d’une ligne administrative. Le Sud algérien est aussi une mosaïque linguistique rare : on y parle l’arabe et le tamasheq, mais aussi des langues menacées comme le korandje — mélange d’arabe, de berbère et de songhaï — ainsi que des dialectes haoussa et peul portés par les communautés frontalières et les flux migratoires.

Le « tahrib », une économie de survie

Dans ce contexte, la mobilité transfrontalière n’est pas un luxe mais une condition de survie. Pour les jeunes des zones reculées comme Tin Zaouatine, il n’existe souvent aucune autre perspective que d’intégrer les circuits du tahrib — terme qui désigne à la fois l’acte de « faire passer » et, plus largement, la contrebande organisée. C’est ce que souligne Raouf Farrah, chercheur en géopolitique :


Concrètement, le tahrib consiste à exporter vers le Mali des produits algériens de première nécessité, souvent subventionnés : semoule, pâtes, carburant, électronique. Le différentiel de prix entre les deux pays rend ces flux extrêmement rentables pour les opérateurs locaux. Mais ils sont aussi vitaux pour les villes maliennes voisines comme Tessalit ou Kida.

Akram Kharief, journaliste indépendant spécialisé des questions de défense, le dit sans détour : « le Nord-Mali, déconnecté des corridors logistiques de Bamako, dépend davantage de l’Algérie pour sa subsistance que de sa propre capitale. »

Un chiffre suffit à mesurer l’ampleur du phénomène : selon les données de l’Office National des Statistiques (2018-2023), les exportations algériennes vers le Mali et le Niger sont inférieures à 2 millions de dollars par an (1,7 million d’euros). Ce chiffre dérisoire masque une économie parallèle structurée, animée par des réseaux touareg historiques — dont le chiffre d’affaires réel a cependant été divisé par trois depuis 2011.

Trafic de documents d’identité

« Les Nigériens, Tchadiens et Soudanais paient pour devenir algériens avec l’aide des habitants de la région », rapportent des témoins contactés par Maghreb Émergent. « Le processus consiste à se faire inscrire par des Algériens comme l’un des leurs, né dans le désert. Je suis au courant de ce trafic depuis 2006, mais on m’a récemment expliqué que ce ne sont pas seulement les Nigériens et les Maliens ayant des proches algériens qui utilisent cette démarche pour obtenir la nationalité, les Tchadiens aussi y ont recours », raconte un témoin. « J’ai des proches là-bas, ils ont ces documents payés. »

La nationalité algérienne coûte 600 000 FCFA (environ 1 000 euros) pour les Nigériens ou Maliens ayant des proches algériens, mais les Tchadiens paient 1 million de FCFA (1 500 euros), faute de réseau local.

La problématique de l’accès à la nationalité dans les zones frontalières du Sud algérien repose, en premier lieu, sur l’héritage complexe du tracé colonial. Ce découpage territorial a fragmenté des communautés nomades, à l’instar des tribus touarègues, dont les structures sociales et les modes de vie s’affranchissent des frontières étatiques. Cette situation entrave la régularisation administrative de nombreuses familles et complexifie l’établissement des preuves d’allégeance nationale, certains individus refusant par ailleurs l’adhésion aux États malien ou nigérien.

Parallèlement, le processus de naturalisation fait l’objet de dérives systémiques impliquant des réseaux de coordination transfrontaliers entre le Mali, le Niger et la Mauritanie. Selon une source administrative, l’acquisition de la citoyenneté est désormais dénaturée par des pratiques corruptives où intermédiaires administratifs et magistrats facilitent des enregistrements frauduleux, souvent sous couvert de liens familiaux supposés avec des ressortissants subsahariens. Cette opacité structurelle occulte désormais la distinction entre les ayants droit légitimes et les bénéficiaires de manœuvres illicites.

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Said Boudour

Journaliste de Maghreb Émergent

 

 

Aboubaker Khaled

Journaliste de Maghreb Émergent

 

 

 

 

Source : Orient XXI

 

 

 

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