Jean Ziegler et la géopolitique de la famine

Il a rencontré Ernesto Che Guevara en 1964 à Genève et il n’en est pas encore revenu.

Le sociologue suisse Jean Ziegler, 82 ans, garde encore précieusement les recommandations du révolutionnaire argentin :«c’est ici en Suisse que se trouve le cerveau du monstre, tu dois rester là pour le combattre». Plus de cinquante ans après, Jean Ziegler poursuit son combat obstiné contre le capitalisme à ses yeux responsable de la famine dans le monde.

Professeur d’université à Genève et Paris I et, depuis 2009, Vice-Président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, il combat un système en marmonnant encore ces mots du Che: « les murs les plus puissants tombent par leurs fissures ». L’ancien collaborateur de Koffi Annan poursuit d’analyser son monde et d’en déceler les failles. « Le révolutionnaire doit être capable d’entendre pousser l’herbe », dit-il en dernier Mohican d’un monde où les intellectuels, écrasés par les enjeux, n’osent plus lever la voix.

L’auteur de ces lignes l’avait interviewé en 2012 lors de la sortie de son livre intitulé «Destruction massive, Géopolitique de la faim». Ces réponses sont encore d’actualité.


 En Afrique de l’Ouest, tout l’argent mobilisé pour lutter contre la famine finance l’achat de vivres auprès de grands fournisseurs internationaux. C’est une opportunité ratée pour les petits agriculteurs africains qui ne sont pas éligibles à ces marchés. En définitive, nous pensons que l’aide alimentaire rassemble à un soutien à l’export concédé aux grandes firmes occidentales ?

Jean Ziegler : Il faut nuancer. À l’intérieur du PAM, il y a des personnes très bien, motivées et compétentes. Mais il est vrai que Josette Sheeran, la directrice américaines du PAM jusqu’en 2012, est une adepte fervente de la Doxa néolibérale, très proche des grandes sociétés transcontinentales privées qui contrôlent 75% du commerce alimentaire mondial. D’ailleurs, elle vient de quitter la PAM pour devenir Vice-présidente exécutive du «World Economic Forum» à Genève, fer de lance de la libéralisation et de la privatisation totales des marchés.


Le meilleur moyen de lutter contre la famine n’est-il pas justement d’aider les petits agriculteurs, d’encourager les États africains à lancer les bases d’une agriculture compétitive. Or, les subventions à l’export accordées par les pays riches sont en train de tuer la production agricole africaine ?

J.Z. :Vous avez raison. Un des principaux scandales dont souffrent les populations rurales dans l’hémisphère sud est le dumping agricole pratiqué par les États industriels. L’année dernière, les pays industriels ont versé à leurs paysans 349 milliards de dollars à titre de subsides à la production et à l’exportation. Résultat : sur n’importe quel marché africain, on peut acheter des fruits, des légumes, (…) français, grecs, portugais, allemands, …, au tiers ou à la moitié du prix du produit africain équivalent. Face au dumping agricole, le paysan africain qui travaille jusqu’à l’épuisement, douze heures par jour, sous un soleil brûlant, n’a pas la moindre chance de vendre ses fruits ou ses légumes à des prix compétitifs.

Or, des 54 pays africains, 37 sont des pays presque purement agricoles. L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est abyssale : d’une part, ils organisent la faim en Afrique et, d’autre part, ils rejettent à la mer, par des moyens militaires, des milliers de réfugiés de la faim qui, chaque année, tentent d’atteindre la frontière sud de la forteresse Europe.


Les organismes comme le PAM présentent des frais de structure élevés et un système de gestion souvent opaque. L’heure n’est-il pas venu de réformer le PAM ?

J.Z. : Certainement. Alors que les États occidentaux se sont mobilisés pour sauver les banques à grands renforts de milliards, le Programme alimentaire mondial (PAM), a perdu la moitié de son financement en 2008. Son budget annuel ordinaire est tombé de 6 milliards de dollars à 3,2 milliards. Les spéculateurs boursiers tuent donc 2 fois : en forçant les contribuables à les renflouer et les sauver d’une crise due à leur avidité pathologique du profit ; ensuite en provoquant -par leurs spéculations sur les bourses des matières premières- des hausses meurtrières des prix des aliments de base. Il faudrait traduire devant un Tribunal de Nuremberg les spéculateurs pour crimes contre l’humanité.


Genève est devenu le centre mondial des transactions de matières premières. Pourquoi une telle attractivité selon-vous ?

J.Z. : Genève est, aujourd’hui, la cave d’Ali Baba, la capitale mondiale des spéculateurs sur les matières premières, notamment agricoles. Dès 2009, Gordon Brown a taxé de 50 % tout gain spéculatif supérieur à 200 000 livres sterling. Les hedge funds ont alors quitté Londres pour Genève. Le gouvernement les a accueillis les bras ouverts.La raison primordiale est que nous sommes, en Suisse, gouvernés par des autorités cyniques et opportunistes qui préfèrent faire des ponts d’or (forfaits fiscaux, etc.) aux grands prédateurs apatrides au lieu de lutter contre la spéculation sur les denrées alimentaires. Spéculation qui, comme vous le savez, fait exploser les prix mondiaux des aliments de base et tue dans l’hémisphère sud des nouveaux millions d’êtres humains.

Ban Ki Moon avait appelé à la «faim zéro» lors du sommet Rio +20 de 2012. Comment arriver à cet objectif ?

J.Z. : Tout cela peut être obtenu si nos peuples se mobilisent. Il faut une insurrection des consciences qui transformera en un ordre international de justice, de liberté et de raison, l’actuel ordre cannibale du monde.

La grande majorité des États dominateurs sont des États démocratiques. Or, il n’y a pas d’impuissance en démocratie. II existe des mesures concrètes que nous, citoyens et citoyennes des États démocratiques d’Europe, pouvons imposer immédiatement : interdire la spéculation boursière sur les produits alimentaires, faire cesser le vol de terres arables par les sociétés multinationales; empêcher le dumping agricole, obtenir l’annulation de la dette extérieure des pays les plus pauvres pour qu’ils puissent investir dans leur agriculture vivrière, en finir avec les agrocarburants… Tout cela peut être obtenu si nos peuples se mobilisent. J’ai écrit «Destruction massive, géopolitique de la faim pour fortifier la conscience des citoyens». Je le répète, pendant que nous discutons, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Les charniers sont là.


Source : interview de Jean Ziegler par Adama Wade dans Les Afriques (2012).

Source : Financial Afrik

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