Hubert Védrine : « Contrôler davantage les flux migratoires »

A l’occasion du Conseil européen des 28 et 29 juin, l’ancien ministre socialiste des affaires étrangères explique qu’il faut instaurer des quotas d’immigration légale par pays.

Pour éviter d’autres Aquarius, la désagrégation des relations coopératives entre Européens, mettre fin à cette infernale partie de mistigri et réduire la pression sur nos sociétés fragiles, il faut adopter un plan d’ensemble et des mesures d’urgence. Le sentiment que l’Europe est une passoire, alors même que l’islamisme progresse partout chez les musulmans sunnites et que le terrorisme islamiste sévit, est peut-être exagéré ou injuste, mais il est obsédant. Il nourrit le  » populisme  » et alimente les insurrections électorales. Les efforts accomplis ces dernières années ou en cours à l’initiative du président français sont occultés par des événements tragiques et les pugilats européens. Ceux qui espéraient paralyser les réactions de rejet des migrations de masse à coups d’eau bénite ou de condamnations morales ont dû déchanter. Ceux qui n’ont vu dans l’immigration qu’une nécessité économique ou démographique ont nourri les angoisses des populations européennes.

Croire que le plus dur est passé parce que les flux ont diminué depuis le pic de 2015 est illusoire quand on connaît les prévisions démographiques africaines. Et comment être sûr que d’autres drames ne jetteront pas demain sur les routes des familles à la recherche d’asiles ? Pour casser cet engrenage dévastateur, il faut contrôler ces flux par des mécanismes durables.

Dans le cadre d’un Schengen consolidé et renforcé, il faut d’abord vérifier que chacun des Etats membres, et nouveaux candidats, en particulier les Etats frontaliers, sera capable administrati-vement, politiquement et géographiquement d’assumer des engagements renforcés grâce à une agence Frontex – l’agence européenne de -surveillance des frontières – mieux équipée et transformée en vraie police des frontières parfaitement connectée aux polices nationales.

Le droit d’asile pour les gens en danger doit absolument être préservé. Il est l’âme même de l’Europe. Mais cela suppose qu’il ne soit pas détourné de son objet. Sans distinction claire d’avec les mouvements migratoires, il finira par être balayé. La distinction entre les demandeurs d’asile, dont certains seront admis en tant que réfugiés, et les migrants économiques, dont certains seront admis comme immigrants légaux, est cruciale.

Réseau de centres d’accueil

 

Le traitement des demandes d’asile au sein de Schengen devra se faire dans un véritable réseau de centres d’accueil à créer, dans les pays extérieurs au plus près des zones de conflits ou de départ, partout où c’est possible (c’est déjà le cas au Niger). Mais il faut aussi, comme l’a proposé le président Macron, installer sur le territoire européen, aux frontières extérieures de Schengen, des centres fermés et sécurisés où l’on examinera qui relève du droit d’asile, ce qui relativisera la notion de pays d’arrivée à la base de l’accord de Dublin et des controverses qui en découlent.

Bien sûr, les critères d’attribution de l’asile dans Schengen devront être complètement harmonisés, et les demandeurs d’asile acceptés devront être mieux accueillis et intégrés. Quant aux déboutés, ils devront être pris en charge et reconduits par Frontex dans leur pays d’origine, où ils pourront postuler comme immigrants légaux.

On ne peut pas fixer a priori de quotas de -réfugiés : étant donné que le nombre des futurs -demandeurs d’asile dépend des tragédies à venir, il ne peut pas être plafonné à l’avance. L’Europe devra rester généreuse, vis-à-vis des personnes persécutées ou menacées, tout en aidant plus les pays voisins qui les accueillent en premier lieu, comme la Turquie, la Jordanie, le Liban.

La question des migrations est différente. Les mouvements de migration économiques vers les pays riches ne cesseront pas, raison de plus pour s’organiser. Des quotas d’immigration légale par pays, et par métiers, devront être fixés chaque année au cours d’un sommet entre pays de Schengen, pays de départ et de transit. Ces derniers demanderont des aides, ce qui -conduira à reconsidérer les politiques de codéveloppement. Cette cogestion est indispensable, car il est impossible de détruire sans ces pays les réseaux de passeurs qui ont reconstitué une économie de la traite en Afrique ; de gérer avec eux, avec l’aide du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dans des centres d’accueil, les demandes d’asile et les demandes d’immigration en Europe ; de lutter contre le trafic de faux papiers dans le Sahel ; et, mieux, de contrôler les frontières entre ces pays. Cette gestion plus rigoureuse des flux migratoires permettra aussi de favoriser, comme promis dans le discours de Ouagadougou du président Macron, la circulation pour les non-candidats à l’immigration (étudiants, hommes d’affaires, artistes).

En attendant, et en urgence, il faut remplacer Dublin par de nouvelles règles. Les pays de Schengen qui ne voudront pas accueillir de réfugiés devront fournir une contribution financière accrue pour la protection des frontières communes ou pour l’accueil des réfugiés dans d’autres pays. Des décisions difficiles devront être prises concernant ceux qui sont déjà en Europe, illégalement, depuis un certain temps : les reconduire dans des centres de retour à l’extérieur, d’où ils pourront tenter leur chance comme immigrants légaux, ou essayer de travailler dans leur propre pays (les migrants, pas les demandeurs d’asile) ; ou les régulariser, mais alors les intégrer vraiment. Si tous les pays de Schengen, ou de départ et de transit, ne sont pas prêts à s’y engager, il faudra commencer avec une coalition de volontaires.

Il est urgent que les opinions européennes constatent un vrai changement. La répartition des réfugiés, le montant des compensations, le nombre de migrants légaux, l’organisation du réseau de centres à l’extérieur ou aux frontières, et leur fonction, donneront lieu à des négociations difficiles. Mais une partie de l’opinion européenne changera quand elle réalisera que ces flux seront mieux  » gérés « . Et les flux d’immigration illégaux deviendront moins importants.

Néanmoins, il ne faut pas se cacher que plusieurs secteurs de l’opinion, minoritaires mais très actifs et  » audibles « , continueront à opposer un tir de barrage à cette politique, pour des raisons opposées. Les arguments de l’extrême droite doivent être combattus sans ménagement comme étant inhumains, économiquement absurdes et, de toute façon, inapplicables. Il en va de même pour l’extrême gauche, qui mise sur les populations issues de l’immigration par calcul militant, activiste ou électoral.

En revanche, il faudrait convaincre beaucoup de gens généreux et de bonne foi de modifier leurs positions ne serait-ce que pour sauver l’asile. Ceux que la repentance aveugle ou paralyse. Ceux qui ne voient les migrations qu’en termes de valeurs et de principes généraux. Or, c’est aussi une question de nombre : s’il n’y avait dans le monde que 10  millions de candidats à l’immigration en Europe, cela ne poserait aucun problème ! Ceux qu’un universalisme abstrait et un mépris affiché pour les besoins élémentaires d’identité et de sécurité culturelle des peuples européens ont rendus inaudibles. Ceux qui ne réalisent pas que ce n’est pas être  » généreux  » que de priver les pays d’Afrique de leurs meilleurs éléments, les émigrants jeunes, dynamiques et entreprenants, en alimentant la nouvelle économie de la traite.

Il faudrait même oser questionner le bilan des grandes institutions judiciaires françaises ou européennes qui peuvent donner à la longue aux citoyens le sentiment qu’elles se substituent à la souveraineté et à la démocratie. Alors que le problème numéro un de l’Europe est le fossé élites/peuples ! Le plan paraît irréaliste ? Une telle politique n’est viable que si tous les pays de ce Schengen confirmé et renforcé s’engagent à être des partenaires responsables et solides sur l’asile comme sur les migrations. Mais il y a le feu ! Paradoxalement, malgré les apparences, il ne devrait pas y avoir d’opposition insurmontable entre les pays européens de l’Ouest et de l’Est. Qui conteste la nécessité d’une meilleure maîtrise des flux ? Enfin, n’oublions pas l’éléphant dans la pièce : une alliance plus déterminée et assumée des démocrates et des musulmans modérés contre l’islamisme aiderait à enrayer le glissement des opinions européennes. Tout cela va s’imposer. Faisons-le plutôt ensemble, vite, et en bon ordre.

 

Hubert Védrine

Source : Le Monde

 

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