Humour ( Mali ). Dépenser moins pour être plus pauvre ?

Pas difficile de voir que l’économie urbaine, à Bamako, est assez largement dominée par le secteur informel. Il suffit d’observer le nombre de petites échoppes ambulantes qui vendent tout et n’importe quoi à des prix défiant toute concurrence pour se rendre compte qu’il est possible d’acheter à très peu de frais un tas de petites choses utiles ou inutiles.

 Au moindre carrefour l’automobiliste ou le motocycliste est entouré rapidement de « hawkers » (vendeurs de marchandises facilement transportables). L’achat coûte au grand maximum deux à trois milles FCFA, soit quelques euros, l’équivalent de ce que l’on peut avoir en poche à tout moment quand on circule (et encore). Achat rapide, achat facile, provoqué par l’ennui des embouteillages, l’oeil soudain éveillé par quelque chose dont vous n’aviez absolument pas besoin la minute d’avant mais la nature humaine étant ce qu’elle est, l’objet devient indispensable. Il faut voir ce que l’homme peut inventer. J’ai déjà évoqué les DVD (pornos ou autres), on peut encore comprendre. L’autre jour on m’a proposé un petite canne qui, une fois ouverte, se transformait en sabre de combat. Bon, d’accord, la souplesse de la lame laissait présager une durée de vie limitée et des risques faibles de blessures, mais c’était vraiment pas cher, premier prix, 5.000 Francs CFA (7,5 euros) et encore je suis toubab et je n’ai pas entamé les discussions. Hier c’était la paire de raquette de ping-pong plus trois balles pour 2.500 Francs CFA, négocié à 1.500 Francs CFA (2 euros environ) vite fait que j’ai surement payée moitié plus que ce que le vendeur espérait, et made in china bien sur. En décembre ce seront les boules de noël, guirlandes et pétards.

Le problème majeur reste le montant global de la transaction. Il faut nécessairement trouver le moyen de diminuer le prix, de détailler au maximum, réduire le volume afin de le rendre accessible même si au bout du compte il ne reste pas grand chose du produit. Je me rappelle avoir acheté une cigarette allumée, une demie baguette beurrée… pourvu que le prix soit en adéquation avec ce que l’on peut avoir en poche à tout moment.

Un vendeur d’essence me raconte: «J’achète un bidon de 25 litres à 17.000 Francs CFA et je le revends au détail pour 25.000 Francs CFA environ », soit un bénéfice de 8.000 Francs CFA (12 euros), en échange l’acheteur pourra en trouver à toute heure et pour des volumes (1/2 litre) que tu ne trouves pas à la station service. Parfois, c’est même moins cher sur le bord de la route (en particulier les mélanges pour mobylette), mais par contre tu n’es jamais certain de ce que tu achètes comme qualité.

Plus cher au détail, c’est bien le problème typique de l’eau potable à Bamako. Si tu as un compteur chez toi, tu payes 113 Francs CFA le m3. Si tu vas à la borne fontaine tu payes 500 Francs CFA le m3 car tu achètes à chaque fois pour 10 ou 20 FCFA tes 20 ou 40 litres d’eau. Pour rappel, la borne fontaine est considérée depuis toujours comme un branchement « social », cherchez l’erreur. Le problème est simple: absence de liquidité, manque récurrent d’argent… Ce qui fait que le jour où le salaire arrive, l’essentiel disparaît dans les dettes accumulées tout au long du mois. Il est donc beaucoup plus simple de dépenser 10 Francs CFA pour acheter de l’eau au jour le jour que de payer une facture tous les mois, quitte à payer 10 fois plus de cette manière pour un service qui est incomparablement plus bas. Et c’est là le problème, ce qui fait qu’au bout du compte vous allez payer 10 fois plus que celui qui a de l’argent, et ainsi indirectement vous appauvrir encore un peu plus.

Le schéma me semble le même pour la ménagère qui doit cuisiner tous les jours et à qui le chef de famille donne le « prix des condiments », budget qu’elle doit gérer pour préparer le repas journalièrement. Achat d’un petit sachet en plastique contenant une dose d’huile (pour un repas), de même pour le sel, les épices, le cube maggi, tout s’achète à petite dose. Je ne connais pas le prix du litre d’huile « en bouteille » ou « vrac » comme on dit ici, mais je ne pense pas que l’achat de 10cl par 10cl soit de la première économie. Pas évident qu’à la fin du mois on s’y retrouve même si de toute façon c’est la seule façon de fonctionner. D’ailleurs la première dépense d’importance quand le salaire arrive est le sac de riz ou de mil, de 50 ou 100 kg, vraie économie par rapport au prix de détail pour la famille.

Idem pour les fringues. J’ai acheté en France une paire de pompes à 150 euros (1994), je les porte toujours après un sérieux ressemelage. Si mes collègues achètent des pompes à 10.000 Francs CFA (soit 15 euros) elles vont durer 6 mois au maximum (j’ai fait l’expérience). Au bout du compte ils auront payé incomparablement plus que moi. Une femme (sexisme mis à part) préfèrera sans doute changer de pompes tous les 3 mois par élégance mais ce n’est qu’un exemple et je suis, côté fringues, plutôt basique comme type. Bien sur vous allez trouver au Mali des fringues de qualité et qui vont durer, mais la majorité de la population n’aura pas moyens d’y accéder, et rappelons qu’environ 68% de la population malienne vit en dessous du seuil de pauvreté.

Même si on sait, sans trop l’avouer, que ces produits sont de mauvaise qualité, ils vont satisfaire momentanément un ego, celui qui fait que l’on veut être bien sapé, que l’on assure au moins pour la soirée. A des prix défiant toute concurrence on va donc acheter des montres, des lunettes, des parfums de luxe (2.000 Francs CFA le flacon!) dont la durée de vie et l’efficacité sont limitées mais la marque est là et si le mal de crâne est au bout des lunettes, la montre bling-bling en panne au bout de 48h et le parfum en bout de course après 20mn de taxi, tant pis.

Thierry Helsens (Hydrogéologue installé au Mali depuis 2002)

Source  :  http://mali.blogs.liberation.fr/ le 27/07/2010

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