Yémen – L’Université de Sanaa sous emprise houthiste

Orient XXIDans un Yémen en guerre, par delà les fronts militaires, la continuité administrative de l’Etat est un enjeu de premier ordre. Les institutions, ou plutôt leurs dépouilles, sont l’objet de bien des luttes et controverses entre ennemis. Le secteur académique n’échappe pas à cette mécanique. Les professeurs d’université et les étudiants subissent une réelle précarisation et l’espace académique est de plus en plus surveillé, en particulier par les houthistes.

 

La reprise du conflit armé au cours de l’été 2026 ne saurait occulter la vie quotidienne des Yéménites, éreintés par une guerre qui s’éternise. Les houthistes qui contrôlent la capitale, Sanaa, depuis 2014, sont les premiers à mettre en avant une forme de continuité des institutions publiques et, par-là même, un semblant de normalité. Dans leurs discours, le semblant d’Etat qu’ils dirigent fonctionne tant bien que mal, malgré le blocus imposé par les Saoudiens et grâce à leur capacité de résistance armée et leur idéologie. Le groupe rebelle puise dans cette continuité une légitimité politique. Il revendique aussi de s’inscrire dans la longue histoire yéménite. L’Université de Sanaa, fondée en 1970, haut lieu de mobilisations politiques, est un exemple fascinant de cette continuité illusoire portée par les houthistes.

Une institution publique vénérable

Un temps sous les bombardements saoudiens, l’université de Sanaa n’a, de fait, jamais cessé d’exister. Depuis que les houthistes exercent le pouvoir de facto dans la ville à la suite de leur coup d’État et que le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale a trouvé refuge à Riyad puis à Aden, la présidence de l’institution d’enseignement supérieur public diffuse ses circulaires, organise les emplois du temps, annonce les formations et met en avant le classement de ses étudiantes et étudiants qui, chaque année, participent à la cérémonie de diplomation.

L’Université de Sanaa a longtemps occupé une place centrale dans la construction de l’enseignement supérieur yéménite. Située dans la capitale historique du pays, elle a formé plusieurs générations d’étudiants, d’enseignants, de cadres administratifs et d’intellectuels. En 2011, lors du « Printemps yéménite », elle fut un lieu de débats, de mobilisations étudiantes et d’espoirs de réforme. On y discutait de pédagogie, de corruption, de liberté d’expression, de droits des étudiants et du rôle même de l’université dans une société en transformation. Ce fut à l’entrée de son nouveau campus que se rassemblèrent les jeunes révolutionnaires qui y fondèrent la « Place du Changement » pour incarner dans la ville leur aspiration au changement de régime. Les campus de l’université de Sanaa, que ce soit « l’ancien » proche du centre, ou « le nouveau » au nord-est, dans lequel s’est d’abord concentré l’enseignement en sciences exactes, ont été des espaces centraux du développement intellectuel du Yémen, longtemps caractérisé par sa liberté et sa vivacité.

L’assassinat jamais élucidé du professeur de science politique Mohammed Abdulmalik Al-Mutawakkil, en novembre 2014, a durablement marqué la communauté scientifique. Les pressions exercées sur la présidence de l’Université de Sanaa ont ensuite illustré la reprise en main de l’institution. Pour l’intellectuel Ahmad Al-Daghshi, celle-ci a même été un laboratoire du pouvoir houthiste1. Nommé à la présidence de l’Université en octobre 2012 et fruit d’un compromis politique consécutif au « Printemps yéménite », Abdelhakim Al-Charjabi a été de facto évincé dès 2016 par les houthistes qui ont souhaité placer leurs hommes. S’il demeure formellement président de l’Université dans l’organigramme du gouvernement reconnu par la communauté internationale, il n’a plus accès aux locaux et œuvre depuis Aden.

À partir de 2019, la présidence d’Al-Qasim Mohammed Abbas, lié par sa famille aux houthistes, a été perçue comme la plus hostile aux libertés académiques. Il a ensuite été nommé à la tête de l’Université des sciences et technologies, institution privée autrefois liée aux Frères musulmans, mais passée sous tutelle houthiste. L’actuel président de l’Université de Sanaa, Mohammed Ahmed Al-Bukhaiti, ancien doyen de la Faculté d’ingénierie, puis ministre de l’électricité, a été nommé en 2025. Au-delà de la présidence, d’autres postes démontrent la mise au pas de l’institution. Le vice-président chargé des questions académiques, Ibrahim Al-Muta, apparu dans l’entourage politique des houthistes en 2015, est perçu comme une figure centrale de l’emprise politique. Si les instances administratives de l’université ont pu d’abord s’opposer à l’intrusion du pouvoir houthiste, elles sont rapidement devenues impuissantes face à celui-ci. Comme le rappelle Ahmad Al-Daghshi dans sa série d’articles de presse sur les universités sous le joug houthiste, cette résistance s’est également exprimée sur le terrain syndical.

Faire comme si

La sensation de continuité entretenue dans les discours officiels pousse chacun à faire semblant. Elle peut compter sur la bonne volonté et le professionnalisme de la partie du corps enseignant qui n’a pas fui Sanaa ou même le pays. Ainsi l’Université de Sanaa continue-t-elle à prétendre participer à la compétition académique internationale, incitant ses enseignants-chercheurs à publier dans des revues scientifiques reconnues et classées au niveau international2. Il s’agit, dans toutes les disciplines, de donner des gages et de masquer le déclassement généralisé.

L’Université de Sanaa a longtemps occupé une place centrale dans la construction de l’enseignement supérieur yéménite. Située dans la capitale historique du pays, elle a formé plusieurs générations d’étudiants, d’enseignants, de cadres administratifs et d’intellectuels. En 2011, lors du « Printemps yéménite », elle fut un lieu de débats, de mobilisations étudiantes et d’espoirs de réforme. On y discutait de pédagogie, de corruption, de liberté d’expression, de droits des étudiants et du rôle même de l’université dans une société en transformation. Ce fut à l’entrée de son nouveau campus que se rassemblèrent les jeunes révolutionnaires qui y fondèrent la « Place du Changement » pour incarner dans la ville leur aspiration au changement de régime. Les campus de l’université de Sanaa, que ce soit « l’ancien » proche du centre, ou « le nouveau » au nord-est, dans lequel s’est d’abord concentré l’enseignement en sciences exactes, ont été des espaces centraux du développement intellectuel du Yémen, longtemps caractérisé par sa liberté et sa vivacité.

L’assassinat jamais élucidé du professeur de science politique Mohammed Abdulmalik Al-Mutawakkil, en novembre 2014, a durablement marqué la communauté scientifique. Les pressions exercées sur la présidence de l’Université de Sanaa ont ensuite illustré la reprise en main de l’institution. Pour l’intellectuel Ahmad Al-Daghshi, celle-ci a même été un laboratoire du pouvoir houthiste1. Nommé à la présidence de l’Université en octobre 2012 et fruit d’un compromis politique consécutif au « Printemps yéménite », Abdelhakim Al-Charjabi a été de facto évincé dès 2016 par les houthistes qui ont souhaité placer leurs hommes. S’il demeure formellement président de l’Université dans l’organigramme du gouvernement reconnu par la communauté internationale, il n’a plus accès aux locaux et œuvre depuis Aden.

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Abdulrahman Al-Suraihi

Chercheur-enseignant à l’Université de Strasbourg.

 

 

 

Source : Orient XXI

 

 

 

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