YAYE BOYE, « LE FONDEMENT» : LE CŒUR D’UN PETIT-FILS EN DEUIL

Il est des départs que la raison comprend, mais que le cœur refuse d’accepter.

Depuis le rappel à Dieu de ma très chère grand-mère, FATIMATA Tidjane Alhadj, dite Néné Tidjane, dans la nuit du mercredi au jeudi 27 août 2026, à l’âge de 95 ans, quelque chose en moi s’est comme arrêté.

Je cherche les mots pour parler d’elle, mais les mots semblent soudain trop petits pour contenir la douleur d’un petit-fils qui voit disparaître celle qui fut pour lui bien plus qu’une grand-mère.

À Dieu nous appartenons et à Lui nous retournons.

Aujourd’hui, je pleure ma grand-mère avec les larmes de l’enfant que j’étais, avec la mémoire de l’adulte que je suis devenu et avec cette étrange sensation que certaines générations deviennent soudain plus lointaines lorsque disparaissent ceux qui en étaient les derniers grands témoins.

Je ne pleure pas seulement une grand-mère. Je pleure une présence.

Je pleure une voix.

Je pleure un regard.

Je pleure une époque.

Je pleure une partie de mon enfance.

Je pleure une partie de cette Kaédi qui, dans mes souvenirs, semblait éternelle.

Je pleure surtout cette certitude fragile que nous avons tous connue dans notre enfance : croire que certaines personnes seront toujours là.

Ma grand-mère était de ces personnes.

Nous l’appelions affectueusement « Le Fondement ».

Elle nous disait souvent :

« Dans une famille, si le fondement n’est pas solide, la famille tombe. »

Aujourd’hui, cette phrase résonne en moi avec une force que je n’avais peut-être jamais mesurée auparavant.

Car Yaye Boye était véritablement le fondement de notre famille.

Elle maintenait.

Elle rassemblait.

Elle protégeait.

Elle conseillait.

Elle rappelait à chacun que les liens familiaux ne sont pas seulement un héritage : ils sont une responsabilité.

Elle croyait profondément à la solidarité, à la vérité, au pardon, à la responsabilité et à l’amour des siens.

Elle savait que les familles peuvent traverser des tempêtes, connaître des incompréhensions, des éloignements, des blessures et parfois même des silences douloureux. Mais elle croyait qu’elles ne devaient jamais renoncer à l’essentiel : rester une famille.

C’est pour cela qu’elle était si souvent sollicitée.

Pour un mariage, elle était là.

Pour un décès, elle était là.

Pour une difficulté, elle était là.

Pour un conflit, elle était là.

Pour un simple désaccord, elle était là.

Elle écoutait.

Elle conseillait.

Elle disait la vérité.

Elle réconciliait.

Et surtout, elle savait ramener chacun vers l’essentiel sans jamais humilier personne.

Elle était une femme de paix.

Une femme-pont.

Une femme qui rapprochait les êtres au lieu de les éloigner.

Pour nous, ses petits-enfants, elle était un monde à elle seule.

Elle était notre refuge, notre mémoire, notre repère.

Nous l’appelions même, avec affection, « notre Google », parce qu’elle semblait toujours avoir une réponse à nos questions.

On pouvait l’appeler pour presque tout.

Une information ? Elle savait.

Une histoire familiale ? Elle connaissait.

Un problème ? Elle avait souvent une solution.

Un doute ? Elle avait une orientation.

Et lorsqu’elle ne connaissait pas la réponse, elle savait au moins vers qui nous orienter.

Nous étions convaincus qu’avec Yaye Boye, une solution finirait toujours par apparaître.

Sa maison était également un espace où les frontières disparaissaient.

On n’y entrait pas simplement comme un enfant, un petit-enfant ou un membre d’une famille.

On y entrait comme un être humain.

Chez Yaye Boye, la famille était toujours plus large que le sang.

Elle savait que les liens se construisent aussi par l’affection, la confiance, la fidélité, les épreuves traversées ensemble et le respect mutuel.

C’est ce qui faisait de Yaye Boye une femme capable de traverser les familles, les générations et les communautés.

Elle parlait Soninké, Pulaar, Hassanya et Wolof.

Elle parlait les langues des hommes, mais elle maîtrisait surtout une langue plus universelle encore : celle de la considération, de la fraternité et de l’humanité.

Son histoire familiale était faite de liens d’une profondeur exceptionnelle.

Avec sa coépouse, Khouweya Mint Elbane, elle avait construit une relation qui dépassait les circonstances de leur vie familiale.

Elle la considérait comme une grande sœur.

Entre elles, il y avait de la complicité, de l’affection, de la confiance et une véritable fraternité.

Cette relation disait beaucoup de Yaye Boye.

Elle avait cette capacité rare de transformer ce qui aurait pu devenir une source de distance en une histoire de rapprochement.

Leurs maisons étaient des lieux où les différences s’effaçaient.

Les enfants et les petits-enfants y étaient accueillis sans distinction. C’était une famille élargie dans le sens le plus noble du terme.

Yaye Boye ne construisait pas des murs.

Elle construisait des passerelles.

Mais derrière cette femme forte, généreuse et rassembleuse se trouvait une croyante profondément attachée à Allah.

Sa foi était son refuge.

Elle priait.

Elle conseillait.

Elle consolait.

Elle donnait.

Elle accueillait.

Elle faisait le bien.

Et surtout, elle savait que la vie terrestre est faite d’épreuves que nul ne peut éviter.

La vie, pourtant, ne l’a pas épargnée.

Elle a connu le décès de son époux, Youssouf Koita, puis une succession de tragédies qui auraient pu briser même les âmes les plus solides.

Elle a perdu l’une de ses filles dans une noyade à Kaédi.

Ses fils furent à leur tour rappelés à Dieu.

Pour une mère, il n’existe probablement pas de douleur plus grande que celle de voir partir ses enfants.

Chaque disparition était une blessure supplémentaire.

Chaque deuil emportait avec lui une partie d’elle-même.

Et pourtant…

Elle est restée debout.

Elle a pleuré.

Elle a souffert.

Elle a porté ses blessures.

Mais elle n’a jamais cessé de croire.

Sa résilience n’était pas l’absence de douleur.

Elle était la capacité de traverser la douleur sans perdre Allah de vue.

Elle nous a enseigné, par sa propre vie, que la foi ne signifie pas que l’on ne souffre pas.

La foi, parfois, c’est souffrir profondément tout en continuant à espérer.

La générosité de Yaye Boye était à son image : discrète, sincère et sans calcul.

Elle aidait sans annoncer qu’elle aidait.

Elle donnait sans chercher à être remerciée.

Elle soutenait sans humilier.

Elle intervenait sans réclamer de reconnaissance.

Au fil des années, elle a apporté, selon ses moyens, son soutien à des mosquées à Nouakchott et à Kaédi. Elle a également aidé des personnes vulnérables, des familles en difficulté et des personnes confrontées à la précarité.

Beaucoup de ces gestes sont restés inconnus.

Et peut-être est-ce ainsi qu’elle le souhaitait.

Elle appartenait à cette génération pour laquelle le bien n’avait pas besoin de publicité.

Donner sans se montrer.

Aider sans attendre de retour.

Faire le bien pour Allah et non pour les regards des hommes.

Voilà une conception de la générosité qui lui ressemblait profondément.

Peu avant son rappel à Dieu, elle nous avait encore envoyé, comme elle le faisait régulièrement à l’approche du Maouloud, pour soutenir plusieurs mosquées.

Même dans ses dernières semaines, elle pensait encore aux autres.

Comme si elle voulait accomplir jusqu’au bout cette mission silencieuse qui avait guidé toute son existence.

Elle était encore en train de donner lorsque la vie lui a demandé de partir.

Mais si les hommes peuvent oublier certaines bonnes œuvres, Allah, Lui, ne les oublie jamais.

Yaye Boye fut également la gardienne fidèle de la mémoire de son défunt époux, Youssouf Koita, député-maire de Kaédi et ancien président de l’Assemblée nationale de Mauritanie.

Même ceux d’entre nous qui ne l’ont pas connu ont découvert une partie de l’homme à travers les récits, les souvenirs et les valeurs que notre grand mère nous transmettait.

Elle savait qu’une mémoire ne doit pas être enfermée dans les photographies ou les discours.

Une véritable mémoire doit devenir une responsabilité. Elle nous rappelait de ne jamais oublier d’où nous venons.

Elle nous encourageait à préserver les liens entre les descendants.

Elle nous demandait de transmettre aux enfants l’histoire de leurs parents et de leurs grands-parents.

Elle fut d’ailleurs parmi les premières à s’investir dans notre fondation créée en son nom et ne cessait de nous encourager à poursuivre cette œuvre.

Lorsqu’elle nous sentait douter, elle nous remontait le moral.

Lorsqu’elle nous voyait hésiter, elle nous rappelait notre responsabilité.

Pour elle, honorer Youssouf Koita, ce n’était pas seulement parler de lui.

C’était faire vivre ses valeurs par nos actes.

Yaye Boye nous a également laissé des paroles qui continueront longtemps à nous accompagner.

Elle disait :

« On ne peut rien faire sans la famille. Tout peut s’envoler ; seuls les liens familiaux restent. »

Elle nous disait également :

« Si vous voulez réussir, mes enfants, il faut aimer tout le monde. La Mauritanie vient avant tout, et votre région et votre ville resteront toujours votre priorité. »

Et puis il y avait ce conseil qu’elle adressait à ses petits-enfants avec son franc-parler habituel :

« Mes petits-enfants, choisissez une bonne femme. Même si vos amis ont plus d’argent que vous, si vous avez une bonne femme, vous avez plus qu’eux tous. »

Nous entendions ces paroles comme de simples conseils de grand-mère.

Nous les recevons désormais comme un héritage.

Avec son départ, ce n’est pas seulement notre famille qui est en deuil. Kaédi perd une grande femme de mémoire.

Le Fouta perd une femme qui avait consacré une grande partie de sa vie à entretenir les liens entre les hommes et les familles.

La Mauritanie perd une femme qui incarnait, à sa manière, cette diversité humaine, linguistique et culturelle qui fait sa richesse.

Mais moi, son petit-fils, je ressens d’abord une perte intime.

Une perte silencieuse.

Une perte que les mots ne peuvent réparer.

Il y a une douleur particulière à perdre une grand-mère.

Avec elle disparaît souvent l’un des derniers chemins qui nous ramènent directement à notre enfance.

Désormais, il faudra chercher son visage dans les photographies.

Sa voix dans notre mémoire.

Ses conseils dans nos décisions.

Son affection dans nos souvenirs. Et apprendre à vivre avec cette absence.

C’est une terrible leçon du temps : ceux qui nous ont donné tant de souvenirs finissent un jour par devenir eux-mêmes des souvenirs.

Ma grand-mère est partie.

Mais elle n’a pas tout emporté avec elle.

Elle laisse ses enfants.

Elle laisse ses petits-enfants.

Elle laisse ses arrière-petits-enfants.

Elle laisse les familles qu’elle a rapprochées.

Elle laisse les personnes qu’elle a aidées.

Elle laisse ses prières.

Elle laisse ses conseils.

Elle laisse surtout une manière de vivre.

Aimer.

Rassembler.

Pardonner.

Respecter.

Tendre la main.

Servir.

Rester digne.

Voilà son héritage.

Voilà ce que nous devons désormais protéger.

Car si elle était « Le Fondement », alors notre responsabilité est immense.

Nous devons faire en sorte que l’édifice qu’elle a construit durant 95 années ne s’effondre jamais.

Nous devrons continuer à ouvrir les portes.

À nous parler.

À nous pardonner.

À nous soutenir.

À transmettre notre histoire à nos enfants.

À rester proches malgré les distances.

À faire vivre la famille au-delà des générations.

C’est ainsi que nous honorerons réellement Yaye Boye.

Pas seulement par nos larmes.

Mais par nos actes.

J’aurais aimé pouvoir te dire encore une fois merci.

Merci pour ton affection.

Merci pour tes conseils.

Merci pour ta disponibilité.

Merci pour tes histoires.

Merci pour ta générosité.

Merci pour ta patience.

Merci pour toutes ces fois où tu as trouvé les mots lorsque nous ne les avions pas.

Merci pour toutes ces fois où tu as rassemblé ceux que la vie avait éloignés.

Merci d’avoir été cette présence rassurante dont nous pensions, naïvement peut-être, qu’elle serait toujours là.

Aujourd’hui, je comprends que certaines présences ne disparaissent jamais complètement.

Elles changent simplement de forme.

Tu ne seras plus au bout du téléphone.

Tu ne répondras plus à nos questions.

Tu ne nous appelleras plus pour nous conseiller.

Tu ne seras plus là pour nous rappeler à l’ordre avec cette voix que nous connaissions si bien.

Mais ta voix continuera de résonner dans nos consciences.

Tes paroles continueront de guider nos choix.

Ton exemple continuera de nous obliger.

Tu ne seras plus devant nous.

Tu seras désormais en nous.

À ma maman et à ses sœurs,

À tous ses petits-enfants et arrière-petits-enfants,

Aux familles Diagana, Koita, Tandia, Galledou et Touré,

À toute la famille élargie,

À Kaédi,

À Nouakchott,

Et partout dans le Fouta,

j’adresse mes condoléances les plus attristées.

Qu’Allah apaise nos cœurs.

Qu’Il nous accorde la patience devant cette immense épreuve.

Qu’Il pardonne à ma grand-mère Yaye Boye ses fautes.

Qu’Il accepte ses bonnes œuvres.

Qu’Il illumine sa tombe.

Qu’Il l’élargisse pour elle.

Qu’Il l’emplisse de lumière et de paix.

Qu’Il lui accorde Sa miséricorde infinie.

Et qu’Il lui ouvre les portes de Jannatul Firdaous. Allahumma amine.

Ma grand-mère, Tu nous quittes, mais tu ne disparaîtras jamais de nos vies.

Lorsque je parlerai de toi, je ne dirai pas seulement que tu étais une grande dame.

Je dirai :

« Elle était ma grand-mère. »

Et dans ces deux mots se trouve toute ma peine.

Toute ma gratitude.

Toute ma fierté.

Tout mon amour.

Dors en paix, ma chère Yaye Boye.

Que la terre de Dieu te soit légère.

Que Sa miséricorde t’enveloppe.

Que tes bonnes œuvres témoignent pour toi.

Que tes prières t’accompagnent.

Et que le Paradis soit ton éternelle demeure.

Le Fondement est retourné à son Seigneur. À nous désormais de faire en sorte que l’édifice qu’elle a construit de toute une vie d’amour, de foi, de sacrifices, de générosité et de rassemblement ne s’effondre jamais.

Car certaines personnes meurent.

Mais ce qu’elles ont construit dans les cœurs ne meurt pas.

Yaye Boye est partie.

Le Fondement s’est retiré.

Mais l’édifice demeure.

Et tant que nous continuerons à nous aimer, à nous pardonner, à nous retrouver, à nous soutenir et à transmettre son héritage aux générations qui viennent, elle continuera, d’une certaine manière, à vivre parmi nous.

Repose en paix, Yaye Boye.

Repose en paix, Le Fondement.

Ton petit-fils ne t’oubliera jamais.

 

 

Yousfa Diagana Son petit-fils

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page