Vingt-cinq ans de la loi Taubira : « Le passé esclavagiste reste insuffisamment intégré dans les récits nationaux », estime Ibrahima Thioub, historien sénégalais

Le spécialiste des systèmes de domination internes à l’Afrique explique, dans un entretien au « Monde », que la question des réparations liées à l’esclavage ne peut se réduire à une simple indemnisation financière.

Le Monde – Le 21 mai 2001, avec la promulgation de la loi Taubira, la France devenait le premier pays au monde à reconnaître la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Vingt-cinq ans plus tard, ce sujet douloureux, qui sera commémoré jeudi 21 mai à l’Elysée, a pris une tournure diplomatique inédite.

En effet, l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu, le 25 mars, l’esclavage et la traite transatlantique comme le « plus grave crime contre l’humanité ». Adoptée à une large majorité (123 voix pour, 3 contre, dont les Etats-Unis, et 52 abstentions), la résolution portée par le Ghana, au nom de l’Union africaine (UA), a toutefois suscité de vifs débats.

Arguant du refus d’établir une « hiérarchie » des crimes contre l’humanité, tous les Etats européens se sont abstenus. D’autres pays ont regretté la non-inclusion dans le texte des traites transsahariennes, orientales et de la persistance actuelle de l’esclavage dans certains Etats du continent.

L’historien sénégalais Ibrahima Thioub, ancien recteur de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar et spécialiste des systèmes de domination internes à l’Afrique, plaide, dans un entretien au Monde, pour un travail scientifique rigoureux sur cette question sensible de l’esclavage et de la traite et celle des réparations, afin d’échapper aux « postures idéologiques ».

Quel est votre point de vue d’historien sur la résolution portée par le Ghana ?

J’inscris ce vote dans la longue histoire des résistances africaines. Des captifs qui se sont rebellés contre leur mise en esclavage aux luttes anticoloniales des XIXe et XXe siècle, le combat antiesclavagiste n’a jamais cessé. Cette résolution rappelle que la traite transatlantique ne fut pas un épisode marginal, mais un système mondial organisé, au cœur de la modernité capitaliste.

Entre le XVe et le XIXe siècle, plus de 12 millions d’Africains furent déportés vers les Amériques, tandis que des millions d’autres périrent durant les captures, les marches forcées ou la traversée de l’Atlantique. Par son ampleur, sa durée et ses conséquences durables sur les hiérarchies raciales et les inégalités mondiales, cette expérience historique possède une spécificité incontestable.

Au lieu d’entendre dans la proposition africaine cette incontestable singularité, le vote des Etats européens [qui se sont abstenus] s’est installé dans le refus d’instaurer la concurrence mémorielle pour cacher leur posture de toujours sur cette question : le déni !

Car reconnaître la particularité de la traite transatlantique ne signifie pas hiérarchiser toutes les souffrances humaines. Cela consiste simplement à prendre acte d’un phénomène historique précis, avec ses mécanismes propres : le mercantilisme, l’économie de plantation, l’accumulation capitaliste à l’échelle mondiale et la racialisation.

Le texte voté s’en tient à condamner l’esclavage et la traite transatlantique. En tant que spécialiste des traites intra-africaines, regrettez-vous que cet aspect n’ait pas été inclus dans la résolution ?

Une telle inclusion aurait gommé les spécificités historiques des différentes formes de traite et d’esclavage. La traite transatlantique possède des caractéristiques propres qu’il faut analyser pour elles-mêmes. Mais cela ne doit pas empêcher l’Afrique d’affronter lucidement la question de l’esclavage interne et des traites intra-africaines, dans leurs dimensions historiques comme contemporaines.

Cet esclavage interne s’est très tôt connecté avec la traite transatlantique qui lui a imprimé de nouveaux visages. Si la traite transatlantique a perduré sur quatre siècles [du XVIᵉ au XIXᵉ siècles], c’est en partie car des acteurs locaux ont répondu à la demande en captifs et en esclaves. Ces derniers ne « tombaient pas du ciel » sur les côtes atlantiques. Ils arrivaient aux ports de Gorée [Sénégal], Ouidah [Bénin] ou Elmina [Ghana] après avoir été capturés lors de guerres et de razzias, puis vendus par des Etats puissants, comme l’empire ashanti [actuel Ghana], qui ravitaillaient les compagnies européennes.

La traite interne était telle qu’après les abolitions, au milieu XIXe siècle, les Etats musulmans auraient compté, avec la poussée des mouvements djihadistes, plus d’esclaves que l’Amérique du Nord. Reconnaître cette réalité ne relativise pas les responsabilités des armateurs, industriels, banquiers et planteurs européens et leurs Etats, initiateurs de la traite transatlantique et de l’esclavage colonial. Cela permet au contraire de comprendre toute la complexité du système esclavagiste atlantique dont l’héritage perdure, notamment au Sahel.

Ce legs est-il, selon vous, une clé d’explication des crises sécuritaires chroniques qui secouent cette région ?

Oui. De la Mauritanie au Soudan en passant par le Sénégal, le Niger, le Mali, le Tchad, le nord du Bénin, le Burkina Faso, des descendants d’anciens esclaves continuent d’être victimes de discriminations sociales profondes et peinent à accéder à la terre. Dans certaines mosquées, ils sont relégués au dernier rang et interdits de diriger la prière, tout au plus peuvent-ils assurer les fonctions de muezzin. Les groupes djihadistes exploitent parfois ces fractures sociales en proposant une forme d’égalité symbolique ou religieuse à ces populations marginalisées.

Cela ne signifie évidemment pas que l’esclavage explique à lui seul le djihadisme au Sahel, mais il constitue l’un des éléments historiques qui permettent de comprendre certaines dynamiques de rupture sociale dans la région. Le problème est que beaucoup d’Etats africains, de même que l’UA, préfèrent encore nier ou minimiser ces réalités, au lieu d’engager un travail de vérité historique et de justice sociale.

Pourquoi selon vous, l’UA demeure silencieuse sur cette question alors que ses Etats membres font bloc sur les demandes de réparations adressées aux anciennes puissances coloniales ?

Une partie des élites politiques et intellectuelles africaines craint que reconnaître l’existence historique et contemporaine de l’esclavage interne ne donne raison aux anciens discours coloniaux sur la « mission civilisatrice » de l’Europe. En effet, au XIXe siècle, les idéologues de la colonie se sont appuyés sur [la persistance des] pratiques esclavagistes, décuplées par l’abolition de la traite, pour vendre à l’opinion européenne l’idée de sauver l’Afrique de la barbarie de ses « roitelets sanguinaires ». Tout en oubliant le partenariat qui a lié le commerce européen à ces pouvoirs durant quatre siècles de traite transatlantique. Leurs arguments reposaient sur l’asservissement des communautés paysannes par des potentats africains appauvris par l’interdiction de la traite.

La peur de valider cette thèse a souvent produit dans l’historiographie nationaliste africaine un silence ou une gêne faisant du sujet une question taboue. Les grands récits nationalistes africains ont privilégié une vision très harmonieuse des sociétés antécoloniales, en minimisant parfois les hiérarchies sociales et les violences internes. Pourtant, reconnaître ces réalités n’affaiblit pas l’Afrique. Au contraire, cela permet de restituer aux Africains leur pleine capacité historique, avec leurs contradictions, leurs responsabilités et leurs résistances.

La résolution des Nations unies appelle les Etats à engager une discussion sur les réparations liées au préjudice de la traite transatlantique et de l’esclavage. Cette question doit-elle être posée au sein des pays africains ?

Il est évident que les puissances occidentales ayant organisé et bénéficié de la traite transatlantique portent une responsabilité historique majeure. Mais il serait historiquement faux de considérer l’Afrique comme un bloc uniforme de victimes. Certaines élites africaines ont participé au système et certaines familles issues de ces groupes dominants occupent encore aujourd’hui des positions influentes liées à cette participation.

Prenez le Bénin et le cas de Francisco Félix de Souza [1754-1849], le principal courtier du commerce de traite vers le Brésil, au service du royaume du Dahomey. Aujourd’hui, ses descendants béninois, frange de l’élite du pays, sont très actifs dans la construction des mémoires de l’esclavage. Ironie de l’histoire, ils tirent un profit matériel et symbolique réel du tourisme mémoriel en plein essor, qui cible particulièrement les pèlerins afro-américains en quête de leurs racines.

Une telle situation explique pourquoi la question des réparations doit s’accompagner d’un immense travail scientifique et historique sur les mécanismes réels des traites, qu’elles soient atlantiques, transsahariennes ou internes au continent. Le débat mémoriel risque sinon de produire davantage de postures idéologiques que de justice véritable.

Le 21 mai 2001, la France reconnaissait l’esclavage et la traite transatlantique comme un crime contre l’humanité. L’Etat doit-il s’engager dans un processus de réparation vis-à-vis de ses anciennes colonies ?

La question des réparations ne peut être réduite à une simple indemnisation financière, car elle pose un véritable dilemme moral. En payant des dommages et intérêts, les « perpétrateurs » ne seront-ils pas en droit d’estimer avoir soldé leurs comptes avec ce passé ? En outre, le risque est réel que ces richesses, comme celles que l’Afrique tire aujourd’hui de ses ressources naturelles, ne prennent le circuit des « biens mal acquis », alimentant les banques européennes. Ou qu’elles soient converties en outils de répression des subalternes.

Les réparations devraient donc s’orienter en priorité vers la connaissance des dynamiques internes de la traite et des mutations introduites par cette expérience dans les cultures de pouvoir en Afrique. Cela induirait un travail sur la mémoire, l’éducation, la lutte contre le racisme pour toutes les sociétés impliquées dans la traite atlantique et l’esclavage. Aucune n’en est sortie indemne, toutes ont été abîmées en leur humanité.

Aujourd’hui, la montée en puissance des discours identitaires et racistes en France, comme un peu partout en Europe et dans les Amériques, montre que le passé colonial et esclavagiste reste insuffisamment intégré dans les récits nationaux des pays de la connexion transatlantique. On ne peut pas avoir construit un empire colonial aussi vaste sans que cela ait des conséquences durables sur la société contemporaine.

 

Propos recueillis par 

 

 

Source : Le Monde –  (Le 20 mai 2026)
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