
Courrier international – Trois ans après le début de la guerre dans son pays, le journaliste et chercheur soudanais exilé au Kenya Mosaab Baba livre ses impressions à “Courrier international”. Rappelant que le conflit est attisé par plusieurs puissances étrangères, il déplore que la couverture médiatique se concentre presque uniquement sur la crise humanitaire à l’œuvre, sans en expliquer les causes.
Le 15 avril 2023 commençait la guerre civile soudanaise opposant l’armée régulière, les forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah Al-Burhan, dirigeant de facto du pays, aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) menées par Mohamed Hamdane Daglo, dit “Hemeti”. Jusque-là alliées, les deux factions se sont lancées dans un affrontement sanglant qui dure maintenant depuis plus de trois ans. Massacres de civils, violences ethniques, déplacements de populations : cette lutte pour le pouvoir a entraîné la pire crise humanitaire actuelle, d’après l’ONU. Du fait de son emplacement géographique et des ressources naturelles qu’il abrite, le Soudan voit aussi des puissances régionales s’impliquer dans le conflit.
À travers des enquêtes et des documentaires, Mosaab Baba, un journaliste et chercheur soudanais exilé à Nairobi, au Kenya, continue de raconter ce qui se passe dans son pays. Engagé dans le mouvement de la société civile qui a renversé le dictateur Omar Al-Bachir en 2019, il travaille, depuis une dizaine d’années, pour Ayin Network, un média spécialisé sur la couverture du Soudan. Courrier international l’a rencontré.
COURRIER INTERNATIONAL : Pourquoi ce conflit a-t-il débuté ?

Le Soudan est coincé dans une spirale de guerre civile depuis très longtemps. Quand Al-Bachir – le président du pays depuis 1989 – a été renversé par la société civile, en 2019, ça a été un moment de transition démocratique. Mais rapidement, en octobre 2021, les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide ont fait tomber le gouvernement civil.
Pour conserver le pouvoir, ils ont commencé à se battre entre eux. En faisant la guerre, ils pouvaient se partager le pays, avec d’un côté les FSR occupant le Darfour et un bout du Kordofan [grandes régions de l’ouest et du sud du pays]. Et de l’autre, l’armée installée à Khartoum, dans le nord, l’est du pays, et aussi dans le Sud-Est. Malheureusement, c’est plus ou moins ce qui se passe depuis ces trois dernières années.
Malgré tout un discours tenu par l’armée qui veut soi-disant débarrasser le pays des FSR, et les FSR qui souhaitent faire de même avec l’armée, les Soudanais, eux, savent bien que c’est seulement de la théorie. Dans la pratique, derrière ce combat entre ces deux armées, la triste réalité, et la triste vérité, c’est qu’aux origines de cette guerre il y a de nombreuses puissances étrangères impliquées.
C’est-à-dire ?
Généralement, les médias occidentaux ne couvrent pas assez la situation. Bien sûr, ils parlent de la crise humanitaire, mais jamais ils n’abordent les raisons de cette guerre, et qui soutient ces deux groupes. Les Émirats arabes unis (EAU) sont aux manettes dans la région [soutenant activement les FSR]. Pour nous, c’est une forme d’impérialisme. Et ils ne sont pas les seuls évidemment, depuis 2019, par exemple, l’Égypte, elle, soutient l’armée. C’est une sorte de relation coloniale historique entre l’armée égyptienne et l’armée soudanaise.
D’autres puissances étrangères sont impliquées, y compris l’Union européenne, malheureusement. Par exemple, en 2014, a eu lieu le processus de Khartoum, un accord entre l’UE et le gouvernement d’Omar Al-Bachir, à l’époque sur la question migratoire. L’une des mesures consistait à utiliser les FSR pour garder les frontières entre le Soudan et la Libye ainsi que le Tchad. Et cela a renforcé les FSR en leur donnant une légitimité.
Pensez-vous que la conférence de Berlin – qui a réuni la communauté internationale le 15 avril 2026 – a apporté les solutions attendues pour mettre fin au conflit ?
Le seul résultat de la conférence de Berlin, c’est plus d’aide humanitaire. Mais rien pour mettre fin à la guerre, aucune négociation politique, pas de cessez-le-feu. La seule bonne chose qui pourrait survenir pendant cette quatrième année de guerre, ce serait un cessez-le-feu humanitaire, mais c’est encore très flou, et il n’y a aucune confirmation. Si le cessez-le-feu humanitaire est mis en place, les gens retrouveront davantage de confiance dans les institutions internationales.
Quels sont les moyens qui existent pour parvenir à améliorer la situation dans le pays ?
Aujourd’hui, le Soudan doit résoudre ses problèmes à l’échelle de la région. En théorie, l’Union africaine devrait pouvoir fournir un cadre à tous les participants pour qu’ils puissent venir et s’exprimer. Cependant, même si tout le monde est sur un pied d’égalité dans cette organisation, on ne peut pas éviter le fait que les puissances étrangères participantes ont des préférences pour certains partis politiques et acteurs soudanais.
Au Soudan, la majorité des citoyens veut la fin de cette guerre pour pouvoir reprendre une vie normale, et reconstruire le pays à nouveau. Mais comment y arriver ? Tout le monde se le demande. Il faut savoir que les citoyens ne croient plus à cette idée d’un homme providentiel. Et il y a une longue tradition au Soudan de résistance civile, de manifestations, de mouvements étudiants, de syndicats, d’associations locales et de partis politiques. Le fait de prendre son destin en main est une longue et riche tradition du peuple soudanais.
Source : Courrier international (France)
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