« On lui a laissé des somnifères et un numéro à appeler » : le retour difficile des ex-otages français de l’étranger

Isolement, absence de suivi, difficultés administratives… Pour de nombreux anciens otages et détenus français à l’étranger, l’épreuve se prolonge autrement avec le retour en France, entre perte de repères et sentiment d’abandon.

« Vive la vie ! » Dans les jardins de l’Elysée, le 8 avril, Jacques Paris célèbre, aux côtés de Cécile Kohler, la fin de près de quatre années de détention en Iran. La formule dit le soulagement. Elle ne dit rien, pourtant, de l’après.

« On arrive, on est pris en charge. Et ensuite, on est livrés à nous-mêmes. » Arrêté en 2025 lors d’un voyage à vélo en Iran, Lennart Monterlos, 19 ans, décrit un retour brutal, au terme de quatre mois de détention dans le pays. Il passe une nuit à l’hôpital militaire Bégin à Saint-Mandé (Val-de-Marne) puis, le lendemain, il choisit de rentrer chez lui, à Besançon. Un suivi psychologique est mis en place, mais espacé dans le temps. « Le retour est presque aussi dur que la détention. J’étais isolé, sans envie de faire quoi que ce soit. » Six mois plus tard, il reprend peu à peu une vie normale, le sport, les rencontres avec ses amis. Mais sans retrouver ses repères : « Je me sens en décalage avec tout le monde. »

D’autres affrontent, eux aussi, ce décalage. Détenu de juin à novembre 2025 au Venezuela, le professeur de yoga Camilo Castro, 41 ans, est accueilli à son retour par la presse et le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à l’aéroport d’Orly. Pas d’hospitalisation, en revanche. « On lui a laissé des somnifères et un numéro à appeler », raconte son beau-père, Yves Gilbert. Après plus de quinze ans en Amérique du Sud, il doit tout reconstruire : « Il repart de zéro, sans savoir ce qu’il veut faire, avec le traumatisme. »

« Quand vous sortez de prison, vous avez été dépossédé de votre vie, résume Louis Arnaud, auteur de La Révolution intérieure (Ed. des Equateurs, 352 pages, 21 euros), le récit de sa détention en Iran entre septembre 2022 et juin 2024. Il y a quelque chose de très violent dans le fait de devoir tout reprendre en main. »

Puis viennent les démarches administratives. « C’était une gifle », raconte Benjamin Brière, 40 ans, à qui les impôts reprochent de n’avoir rien déclaré pendant sa détention. A son retour d’Iran, où il a été incarcéré de mai 2020 à mai 2023, il enchaîne les procédures auprès de la Sécurité sociale, puis de France Travail. « Il n’y a pas d’aide, pas de suivi. C’est une galère. » Aujourd’hui à la tête de l’association SOS Otages, il insiste : « Chacun revient avec ses forces. Et certains ne les ont pas. »

« J’essaie de reprendre une vie normale »

En janvier, 28 anciens otages et détenus à l’étranger, ainsi que leurs proches, réunis au sein de l’association, ont adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron. Ils demandent des « droits clairs, lisibles et opposables », ainsi qu’un cadre juridique « cohérent et unifié » pour reconnaître la détention arbitraire à l’étranger. SOS Otages plaide pour la création d’un statut juridique spécifique. « On est arrêté parce qu’on est français », insiste Benjamin Brière, dénonçant des appellations multiples qui compliquent leur réinsertion.

Car les situations varient, jusque dans les mots qui figurent sur le certificat délivré par le centre de crise du Quai d’Orsay. Parmi les Français revenus d’Iran, Benjamin Brière est reconnu comme « détenu arbitrairement ». Bernard Phelan, arrêté en octobre 2022 et libéré le même jour, comme « otage ». Lennart Monterlos n’a, lui, reçu aucune attestation : « Ils disent que le tweet de Macron me suffit. » Les Français emprisonnés au Venezuela, eux, sont simplement qualifiés de « détenus ». « Le ministre est allé accueillir un criminel à l’aéroport ? », s’indigne Yves Gilbert.

Ces distinctions ne sont pas seulement symboliques. Elles conditionnent la reconnaissance du préjudice et l’accès à l’indemnisation. Faute de cadre clair, certains dossiers se heurtent au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions, qui exige des preuves du caractère arbitraire de la détention. Lucas Hunter, 38 ans, détenu au Venezuela de janvier à juillet 2025, a ainsi vu refuser sa requête auprès de la commission d’indemnisation des victimes d’infractions du fonds de garantie, car son attestation le qualifie de simple « détenu ».

Pour les proches, l’épreuve se prolonge. « Il y a clairement un avant et un après », confie Sophie Hunter, qui a quitté son travail à l’ONU, à Genève, pour se mobiliser en faveur de son frère Lucas. « J’essaie de reprendre une vie normale. Mais je suis toujours dans les méandres judiciaires français. » L’Etat doit pouvoir « accompagner leurs familles comme des victimes indirectes », estime Eric Bothorel, député (Renaissance) des Côtes-d’Armor, engagé sur ces questions. « Les proches devraient bénéficier d’une forme d’indemnisation. »

Au Quai d’Orsay, une source assure que « la mobilisation est totale » pendant la captivité et les premiers temps du retour. Elle précise que l’accompagnement relève ensuite de la délégation interministérielle à l’aide aux victimes, rattachée au ministère de la justice et censée notamment assurer un suivi médical et psychologique, ainsi qu’un appui dans les démarches administratives et sociales. Mais Benjamin Brière n’a, lui, jamais été en contact avec la délégation dans le cadre de son dossier. Le dispositif, réservé aux personnes relevant d’une détention arbitraire, « ne peut être déclenché que sur demande » du Quai d’Orsay et « n’était pas opérant » lors de la libération de Benjamin Brière, selon la délégation à l’aide aux victimes.

Une proposition de loi en projet

« On a besoin d’une meilleure coordination », insiste Eric Bothorel. « On doit pouvoir contourner certaines règles qui s’imposent au reste du monde », ajoute-t-il, pour simplifier ces parcours. Benjamin Brière évoque, lui, la nécessité d’un interlocuteur unique : « Quelqu’un qui nous dise : “Où étiez-vous avant de partir ? On va regarder ça ensemble.” »

Ailleurs, des dispositifs existent déjà. Aux Etats-Unis, une loi adoptée en 2020 établit diverses entités et procédures pour faire face aux cas de détention injustifiée de ressortissants américains à l’étranger. Ces derniers peuvent se voir accorder par le département d’Etat le statut de « wrongful detainee » (« détenu par erreur »). Le frère de Sophie Hunter, franco-américain, en a bénéficié. La France, elle, n’a rien fait. « Si un autre gouvernement a reconnu une détention arbitraire, pourquoi pas ici ? », interroge-t-elle.

« On ne peut pas écrire un droit unique qui s’applique à toutes les situations, tempère Eric Bothorel. Mais cette complexité ne doit pas empêcher d’agir. » Le député se dit prêt à réunir différentes parties pour ensuite déposer une proposition de loi. « J’espère que ça va se faire dans les semaines qui viennent, idéalement avant l’été. »

Tous ne dressent pas le même constat. « On a eu un suivi parfait, une écoute extrêmement approfondie », souligne Brigitte Vinatier, mère de Laurent Vinatier, détenu en Russie entre juin 2024 et janvier 2026. « On a la chance d’avoir un gouvernement qui se mobilise pour nous faire sortir », abonde Louis Arnaud, tout en nuançant : « Mais pour se reconstruire, il faut aller au bout du geste. »

Néanmoins, pour beaucoup, l’incertitude demeure. Reste l’attente. Celle d’un cadre, d’un statut, d’une réponse qui tarde à venir. Pour les anciens otages comme pour leurs proches, l’après continue de se heurter aux lenteurs administratives et politiques. « On voudrait qu’il y ait une loi », souffle Yves Gilbert. « On en parle, mais on n’a pas vu grand-chose. » La liberté n’a pas tout réglé. Elle a déplacé l’épreuve.

Source : Le Monde

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