Le Quotidien – Quelque part dans le monde, une femme vient d’être nommée à un poste de responsabilité. Elle n’a encore présenté aucun programme. Elle n’a pas encore eu le temps de poser un seul dossier sur son bureau. Et pourtant, le procès a déjà commencé.
On commente sa coiffure. Son poids. Ses vêtements. La forme de son corps. Tout ce qui entoure sa fonction devient soudain plus intéressant que sa fonction elle-même. C’est fascinant, non ? Presque comique, si ce n’était pas aussi grave.
Cela s’est passé cette semaine. Cela s’est passé l’année dernière. Cela se passera le mois prochain. Parce que ce n’est pas un incident isolé. C’est une habitude. Un réflexe. Un système si profondément enraciné dans nos sociétés que nous ne le remarquons même plus. Nous avons fini par accepter comme une évidence qu’une femme publique soit regardée d’abord comme un corps avant d’être entendue comme une voix.
Au Sénégal, une ministre a été nommée à la Jeunesse et aux sports. Elle est arrivée à sa passation de services les cheveux rasés. C’est tout. C’est littéralement tout ce qu’il s’est passé. Et pourtant, les réseaux sociaux ont pris feu. Pas sur ses vingt ans de carrière en finance, en audit, en gouvernance internationale. Pas sur son passage chez Deloitte, où elle supervisait des missions dans plusieurs pays d’Afrique. Pas sur sa maîtrise des chiffres, des budgets, des grandes décisions stratégiques. Pas sur la participation des Lions de la Teranga à la Coupe du monde 2026, un Mondial qu’elle doit gérer en temps réel, quelques jours à peine après sa prise de fonction. Pas sur les Jeux Olympiques de la Jeunesse que Dakar s’apprête à accueillir pour la première fois de l’histoire sur le sol africain, un chantier colossal qui attend sur son bureau. Non. Sur ses cheveux.
Soyons clairs : ce n’est pas elle qu’on a attaquée. Enfin, si c’est elle, mais ce n’est pas à cause d’elle. Si à sa place il y avait eu une autre femme, les cheveux longs auraient été trop séducteurs pour une ministre. Les cheveux colorés auraient été trop frivoles. Le voile aurait été trop religieux. La jupe trop courte ou la tenue trop sévère. Et si par malheur elle avait osé porter «du bleu sur du bleu», on lui aurait déjà demandé de changer sa garde-robe. Il y aurait eu quelque chose. Il y a toujours quelque chose. Parce que ce n’est jamais vraiment la coiffure. C’est la femme. C’est le fait d’être une femme dans un espace de pouvoir. Ce qui s’est passé cette semaine à Dakar s’est passé en 2016 à Washington, quand Hillary Clinton voyait chacune de ses tenues décortiquées pendant que ses adversaires masculins discutaient de politique. Cela s’est passé en France, où pendant des années, on a plus commenté le poids de Ségolène Royal ou les tenues de Christiane Taubira que leurs programmes. Cela s’est passé en Allemagne avec Angela Merkel, raillée pour ses coupes de cheveux invariables pendant seize ans de Chancellerie. Cela s’est passé en Nouvelle-Zélande avec Jacinda Ardern dont la grossesse en fonction a généré plus de commentaires que n’importe quelle décision politique. Et sur notre continent, Ngozi Okonjo-Iweala, Aminata Touré, Joyce Banda, Sahle-Work Zewde, aucune n’a échappé au tribunal de l’apparence, au moment même où elles portaient les dossiers les plus lourds de leur carrière.
En Afrique comme ailleurs, la femme au pouvoir doit toujours comparaître deux fois : une fois devant ses pairs pour ses compétences, et une fois devant l’opinion pour son corps.
Ce n’est donc pas une affaire sénégalaise. Ce n’est pas une question de culture ou de tradition. C’est la condition universelle de toute femme qui ose prendre de la place partout dans le monde, depuis toujours, avec une constance qui devrait nous alarmer davantage qu’une coupe de cheveux.
Le droit de commenter le corps d’une femme ne figure dans aucun texte. Il s’est simplement installé lentement, silencieusement, de génération en génération, comme une évidence que personne n’a jamais pensé à contester. On l’a transmis comme on transmet une langue maternelle : sans l’enseigner vraiment, sans même le nommer. Les filles ont appris très tôt que leur corps appelait les commentaires. Les garçons ont appris très tôt que commenter le corps des filles était leur droit naturel. Et les deux ont grandi en croyant que c’était l’ordre normal des choses.
Ce n’est pas l’ordre normal des choses. C’est l’ordre construit des choses. Et tout ce qui a été construit peut être défait.
Le corps des femmes n’appartient pas aux femmes, nous disait la professeure Fatou Sow. C’est un territoire ouvert. Un espace public. Chacun se sent libre d’y entrer, d’y poser son regard, d’y laisser son commentaire. Sans frapper. Sans gêne. Sans la moindre pudeur.
Et cette intrusion est si banalisée qu’elle n’est presque jamais reconnue pour ce qu’elle est : une inspection non consentie. Une violence qui ne porte pas de cicatrices visibles, mais qui s’accumule, jour après jour, sur le corps et dans l’esprit de chaque femme qui ose exister dans l’espace public. Une femme peut gérer un ministère, négocier un budget de plusieurs milliards, conduire une réforme ou représenter un pays. Pourtant, une partie de la société continue de se croire compétente pour lui expliquer comment elle devrait porter ses cheveux. Comme si son expertise s’arrêtait mystérieusement à la frontière de son propre corps.
Cherchez dans votre mémoire. Cherchez bien. Une polémique nationale sur la coupe de cheveux d’un ministre masculin. Un débat de fond sur les kilos d’un chef d’Etat. Une vague de commentaires sur la tenue vestimentaire d’un homme le jour de sa prise de fonction. Vous ne trouverez presque rien.
Non pas parce que les hommes échappent à toute critique. Mais parce que leur corps n’est jamais mis en procès avant leurs idées. Le corps masculin au pouvoir est neutre, invisible, transparent, il est simplement là, sans avoir besoin de se justifier. C’est lui le standard. C’est par rapport à lui que tout le reste est jugé.
Le jugement sur l’apparence n’est pas une opinion innocente. C’est une arme. Une arme de diversion et de décrédibilisation. Elle déplace le terrain du politique vers l’esthétique, de la compétence vers la conformité. Elle fonctionne parce qu’elle oblige la femme ciblée à se défendre sur un terrain qui n’a strictement rien à voir avec ses fonctions. A consacrer de l’énergie à une polémique qu’elle n’a pas choisie. A justifier son corps avant même de pouvoir justifier ses choix.
Et pendant ce temps-là, on ne parle pas de ses idées. C’est exactement là que réside le calcul. Conscient ou non. Le patriarcat n’a pas de genre. Il n’a pas de couleur politique non plus. Des femmes participent activement à ce jugement, ayant si bien intériorisé la norme que certaines en sont devenues les gardiennes.
On n’appelle pas ça de la violence. On appelle ça une blague. Une remarque culturelle. Une simple opinion. Mais une femme qui entre dans l’espace public en sachant que son corps sera disséqué avant que ses mots soient entendus, cette femme subit une violence. Diffuse, invisible, quotidienne. Mais réelle.
Elle doit exister en double. Professionnelle ET corps jugé. Compétente ET conforme. Et savoir que n’importe qui, absolument n’importe qui, peut se permettre de commenter son physique sans ressentir la moindre gêne, parce que la société le lui permet tacitement depuis toujours.
Chaque moment où l’on s’apprête à commenter le corps d’une femme publique, on doit s’arrêter et se demander : est-ce que je ferais ce commentaire sur un homme dans la même position ? Est-ce que ce que je m’apprête à dire parle de ses compétences ou de son corps ? Est-ce que j’ai été mandaté par quelqu’un pour inspecter son apparence ?
Si la réponse est non, et elle sera presque toujours non, alors ce commentaire n’a pas lieu d’être. Personne ne vous l’a demandé. Personne ne vous en sera reconnaissant. Retenez-le.
Fatou Warkha SAMBE
Source : Le Quotidien (Sénégal)
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