– On donne à ces mythes le nom poétique de « cosmogonies », terme associant deux mots grecs : kosmos (« monde ordonné ») et gonos (« génération », « naissance »). L’astrophysicien Jean-Pierre Luminet, directeur de recherche émérite au CNRS, a compilé une multitude de ces récits qui tentent de répondre « à la même angoisse, à la même question fondamentale : comment l’être a-t-il pu surgir du non-être ? Comment, du chaos, de quelle matrice, est né le cosmos ? »
L’originalité de l’anthologie intitulée Les Origines du monde (Bouquins, 1 056 pages, 34 euros) est de mettre côte à côte plusieurs types de récits cosmogoniques : les mythes ancestraux sur la création, bien sûr, mais aussi les cosmogonies scientifiques, de Platon à Einstein, ainsi que des cosmogonies littéraires, cherchant ainsi une « constellation d’approches, de langages et d’intuitions ». Retour sur six d’entre eux, issus de tous les continents.
En Mésopotamie, de l’eau et des larmes
Que la cosmogonie mésopotamienne naisse de l’eau, cela semble logique : « Mésopotamie » désigne étymologiquement la civilisation « entre deux fleuves » – le Tigre et l’Euphrate, dans l’actuel Irak – qui s’est épanouie dans des lieux aux noms toujours légendaires, tels que Sumer et Babylone, auxquels est rattachée l’une des grandes avancées de l’humanité. L’écriture cunéiforme y a été inventée il y a quelque cinq millénaires, nous léguant l’un des plus anciens textes de loi (le Code d’Hammourabi, datant du XVIIIe siècle avant notre ère), mais aussi l’un des premiers récits littéraires (L’Epopée de Gilgamesh).
Parmi les textes cosmogoniques de la Mésopotamie, l’Enuma Elish est une longue épopée rédigée en akkadien. Ce poème sur la création traite notamment des combats du dieu Mardouk pour générer le monde et instaurer un ordre cosmique. Dans l’Enuma Elish, tout procède d’une « matière primordiale liquide et chaotique » : le monde s’organise depuis ces « eaux originelles », avant de mettre en scène une succession de combats entre Mardouk et une série d’adversaires, résume Jean-Pierre Luminet. Ainsi, « la cosmogonie mésopotamienne est fortement marquée par la violence sacrée » et avant tout par « l’idée que l’ordre naît du conflit ».
En Chine, une force ineffable au fondement de tout
Le socle de la pensée chinoise est un texte bref et mystérieux, Le Livre de la Voie et de la Vertu, ou Tao-tö-king. Cet écrit fondamental du taoïsme aurait été rédigé vers 600 avant notre ère par Lao-tseu. Au fil de quatre-vingt-un chapitres aussi limpides en apparence qu’énigmatiques, le Tao-tö-king distille plusieurs considérations sur l’origine.
« Une puissance indéfinissable et confuse existait depuis l’éternité. Elle était avant la naissance du ciel et de la terre. Perfection indéterminée. Energie éternelle. Mouvement sans fin. Force unique, omniprésente, impérissable. Sans nom mais connue de tous. Mère et principe créateur de l’Univers. Nul ne connaît son nom. On l’appelle le Tao. Il échappe à toute définition. » Là se trouve l’originalité de la cosmogonie selon le taoïsme : pas dans un être mythique ou un événement légendaire, mais dans une force ineffable au fondement de tout, qui régit encore le mouvement primordial du monde, et à laquelle le taoïsme propose de s’accorder par la sagesse et l’ascèse.
En Scandinavie, du sang et des armes
Des civilisations nordiques qui ont occupé la Scandinavie, on ne connaît guère que les Vikings, qui ont régné vers la fin du Ier millénaire sur cette région allant de la Norvège à l’Islande et jusqu’en Amérique du Nord. Leur religion, païenne et essentiellement transmise de façon orale, a été fixée au XIIIe siècle dans deux textes, l’Edda poétique et l’Edda en prose. C’est ici que se trouve la « Prophétie de la voyante », ou Völuspa, datant probablement du Xe siècle.
Ce récit prophétique prononcé par une voyante contient le mythe de la création du monde scandinave. « Je me souviens des neuf mondes, des neuf forêts, du Grand Arbre du milieu, sur la terre ici-bas » : depuis cette scène primordiale, Odin – l’une des principales divinités de ce polythéisme – et ses frères créeront le monde, puis les humains. « Odin donna l’âme, Hœnir donna l’intelligence, Lodur donna le sang », lit-on dans cette cosmogonie qui se poursuit par une grande guerre où mourront les principaux dieux, avant un temps nouveau bâti par les survivants. « La mythologie nordique est marquée par une conception tragique et cyclique du cosmos : le monde, né du sang, est destiné à périr un jour avant de renaître », écrit Jean-Pierre Luminet. Triste morale : il n’existe donc aucune naissance sans violence…
Sur l’île de Nauru, dans la toile d’une araignée géante
Nauru est une curieuse île. Car cet Etat microscopique (le plus petit du monde après le Vatican et Monaco) en forme de O constitue une parabole de nos maux contemporains : ce pays richissime en ressources a sombré dans la misère à la fin du XXe siècle en raison d’une modernisation incontrôlée, et est devenu l’incarnation du mal-développement, avec 95 % de la population en surpoids.
Cette légende noire ne doit pas faire oublier que cette île de Micronésie longtemps colonisée dispose d’une culture ancienne, et d’un mythe de création mal connu en raison de son oralité, mais dont on sait qu’il a pour centre un dieu dont le nom signifie « araignée géante » : Areop-Enap. Au commencement, il n’y avait rien, hormis ce dieu enfermé dans un coquillage qui, parvenant finalement à sortir de sa coquille, se met à modeler le monde en le tissant. « Avec des filaments de rêve, [Areop-Enap] sépara le haut du bas. Elle étira le ciel comme un filet au-dessus de la mer naissant. Elle planta des étoiles dans le velours sombre, des îles dans l’écume, des vents dans le silence », relate ce récit recueilli au début du XXe siècle par un ethnologue allemand.
Une araignée démiurge, donc, qui tisse poétiquement le monde : « L’araignée créatrice est une figure artisanale : elle façonne, assemble, construit, à la manière d’un potier (…), rappelant que la toile tissée peut être vue comme la trame du monde », analyse Jean-Pierre Luminet.
Au Congo, un dieu vomit la création
Les Kuba, un peuple vivant au Congo et parlant une langue bantoue, disposent d’un mythe de création curieux, recueilli au XXe siècle par un linguiste néerlandais. Cette cosmogonie met en scène un dieu blanc du nom de Mbombo, qui régnait alors que la terre n’était qu’une étendue d’eau dans l’obscurité.
« Un jour, Mbombo ressentit une terrible douleur à l’estomac, et il vomit le Soleil, la Lune et les étoiles. » Le monde commence à naître. Et continue, de nausée en nausée. « Mbombo vomit encore, et de son ventre sortirent les animaux, et beaucoup d’autres choses », jusqu’à ce que la création, une fois établie, dégénère en guerre entre les animaux et les hommes. « Ici, la création est décrite comme un acte corporel intense, souligne Jean-Pierre Luminet. Cette vision met en avant la force vitale contenue dans le divin, qui se déploie de manière brutale et totale pour former l’Univers. »
Chez les Aztèques, cinq Soleils pour un monde
Les Aztèques, dont la capitale, Mexico, a donné son nom au Mexique actuel, ont fondé un empire au XVe siècle dont la religion repose sur une entité transcendante, un principe créateur suprême du nom d’Ometeotl, et sur deux divinités à la fois centrales et antagoniques : Quetzalcoatl (« serpent à plumes ») et Tezcatlipoca (« miroir qui fume »).
Sa cosmogonie fondatrice, elle, raconte la création du monde en cinq cycles. Ou, plutôt, en cinq soleils : « Le Premier Soleil, Nahui-Ocelotl, fut dévoré par les jaguars. Le deuxième, Nahui-Ehécatl, fut balayé par le vent. Le troisième, Nahui-Quiahuitl, brûla sous un déluge de feu. Le quatrième, Nahui-Atl, fut englouti par l’eau », est-il relaté dans le Codex Chimalpopoca, document contenant la chronique impériale et religieuse des Aztèques. Advient alors le Cinquième Soleil, que font naître Quetzalcoatl et Tezcatlipoca ; il ne se mit à tourner que lorsque les deux divinités se sacrifièrent… « L’Univers aztèque est donc instable, périssable, toujours soumis à des forces supérieures », remarque Jean-Pierre Luminet. D’autant que le Soleil actuel n’existant que grâce au trépas de Quetzalcoatl et de Tezcatlipoca, ce mythe justifie la nécessité des sacrifices humains, puisqu’il montre que « sans alimenter le Soleil par le sang, le monde s’effondrerait ». Cruel destin.
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