– Deux historiens sont partis sur les traces d’une famille d’« afro-descendants », les Tinchant, d’Haïti à Anvers. Ils racontent cette plongée dans le monde d’après les abolitions.
Historiens des mondes atlantiques et de l’esclavage, Rebecca J. Scott et Jean Hébrard ne savaient pas encore, il y a plus de vingt ans, qu’une banale lettre d’affaires conservée dans les Archives nationales cubaines, rédigée par un certain Edouard Tinchant, fabricant de cigares établi en Belgique, allait prendre une telle importance dans leurs carrières respectives, et déboucher sur un premier livre, en anglais, Freedom Papers (« les papiers de la liberté », 2012, non traduit), puis sur une version française tellement remaniée qu’elle constitue, écrivent-ils, « un nouvel ouvrage » : De l’esclavage à la liberté, qui vient de paraître en France.
Datée du 21 septembre 1899, cette missive était adressée au général Maximo Gomez, héros de la guerre d’indépendance de Cuba, dont le cigarier souhaitait utiliser le nom pour baptiser l’un des meilleurs puros de sa production. A l’appui de cette demande, Edouard Tinchant invoquait son parcours de petit-fils d’une esclave haïtienne et d’engagé volontaire dans l’armée du Nord lors de la guerre de Sécession américaine (1861-1865).
Rebecca J. Scott, spécialiste de l’histoire du droit, première informée de l’existence de ce document, entrevit d’emblée le parcours de vie qu’il résumait en quelques mots. Elle mit dans la confidence Jean Hébrard, collègue et ami, dont les travaux portaient sur l’histoire culturelle des empires atlantiques. Les deux chercheurs entreprirent de documenter conjointement les Tinchant, famille « afro-descendante » qui pourrait peut-être leur permettre d’explorer les coulisses de l’ère abolitionniste, inaugurée par la révolution haïtienne (1791-1804) et achevée en 1865 aux Etats-Unis, lors de la défaite de la Confédération sudiste.
L’intuition était juste. La collecte, toujours plus féconde au fil des ans, ne cessa de rebondir, des Caraïbes à la Belgique et à la France, via les Etats-Unis et le Mexique, jusqu’à un ultime épisode, totalement imprévu, faisant surgir de l’ombre une Marie-José Tinchant, résistante morte à Ravensbrück.
Rosalie, l’esclave venue d’Afrique
Les deux auteurs de cette palpitante saga familiale, réunis par « Le Monde des livres », insistent d’emblée sur le plaisir constamment renouvelé que leur a donné cette recherche. « Très vite, raconte Jean Hébrard, nous avons établi le contact avec les diverses branches des Tinchant, dispersés de part et d’autre de l’Atlantique. De nombreux documents familiaux ont commencé à émerger. Nous nous sommes concentrés tout d’abord sur Edouard. Quelques années plus tard, nous avons pu suivre Rosalie, l’esclave venue d’Afrique, d’où descendait toute cette famille. Un généalogiste haïtien nous a signalé sa présence dans les archives d’un petit village nommé Les Abricots, où elle était qualifiée de “citoyenne et propriétaire” et où elle était morte à 80 ans, en 1851. »
Les documents manquent souvent pour dessiner le parcours de ceux qui ont accompli l’effroyable traversée depuis l’Afrique. Il s’est avéré que Rosalie avait heureusement laissé quelques autres traces. D’origine peule, vendue à Saint-Domingue, future République haïtienne alors possession française, elle avait eu plusieurs enfants d’un homme blanc (son propriétaire ?). Ce dernier les avait affranchis ainsi que leur mère, avant de fuir à Cuba avec eux, loin de la révolution alors en cours à Haïti, premier Etat abolitionniste de l’histoire, où Rosalie allait ultérieurement se réinstaller.
Entre la grand-mère esclave et le petit-fils, riche businessman établi en Belgique après un parcours en zigzag entre les Amériques et l’Europe, s’est bientôt dessinée pour les deux chercheurs la silhouette de celle qui faisait le lien : Elizabeth, fille de Rosalie, mère d’Edouard. Une maîtresse femme, selon ses descendants. A La Nouvelle-Orléans, elle s’était insérée dans la communauté des « libres de couleur », milieu où germaient les idées neuves et où elle avait rencontré son futur époux, un certain Jacques Tinchant, charpentier. De leur union était née la fratrie des six « Tinchant brothers », actifs dans le commerce des cigares, dont Edouard était le benjamin.
Rebecca J. Scott s’est particulièrement attachée à cette femme : « Sur une photo, on voit Elizabeth, très bien habillée, un livre dans la main, raconte-t-elle. Ses propres enfants l’ont décrite comme une femme énergique, voire dure. Ils ne réalisaient pas à quel point elle était encore ancrée dans la société esclavagiste et combien sa situation restait en fait précaire à cette époque d’avant la guerre civile. Car, en Louisiane, on pouvait alors être remis en esclavage par un simple acte de violence, être arraché à sa famille sans recours possible. »
Deux générations plus tard, à travers les hasards du métissage, et malgré le racisme qui perdurait dans les Etats du Sud, ces menaces pesaient moins sur son petit-fils, qui avait la peau claire et qui tirait parti de manière pragmatique de cette double appartenance : « Edouard, remarque Jean Hébrard, utilisait sciemment le fait qu’il pouvait être pris pour une personne blanche. Nous avons consulté certains recensements effectués dans les Etats du Sud : il y figure dans la colonne des “Blancs”. »
Les « libres de couleur », le double jeu auquel ils étaient contraints de se livrer, le fait qu’ils furent parfois eux aussi propriétaires d’esclaves… autant de points souvent aveugles dans la complexe histoire des abolitions aux Amériques. Ce passionnant parcours transgénérationnel l’éclaire, de manière extraordinairement documentée autant qu’émouvante.
Critique
Un siècle et demi plein de douleur et de fureur
Palpitante aventure que celle des Tinchant, famille métisse issue de la traite négrière, dont chacune des branches, chaque individu, traverse un moment de la « grande » histoire, enrichissant notre connaissance du versant privé des stratégies de survie qui se déployèrent, au jour le jour, au sein des sociétés dites « de couleur » outre-Atlantique, dans les îles comme sur le continent américain. Un siècle et demi, plein de douleur et de fureur, qui commence par l’arrachement brutal d’une jeune Africaine à sa Sénégambie natale, puis chemine à travers l’ère des abolitions, jusqu’à la fin de la guerre de Sécession aux Etats-Unis, pour se refermer sur une success-story en Belgique.
Chemin faisant, le lecteur aura voyagé en compagnie de trois générations-clés, que les secousses de l’histoire auront dispersées entre Saint-Domingue, Cuba – l’île-refuge momentanée pendant les « événements » révolutionnaires d’Haïti –, la Nouvelle-Orléans en plein essor économique, dans les années 1810-1830, et même le Béarn, où les Tinchant (surnommés localement « les Américains ») feront une longue incursion… avant qu’Edouard et ses cinq frères ne créent à Anvers leur petit « empire » transatlantique du cigare dans les dernières décennies du XIXe siècle.
Rien n’est romancé dans ce long récit, dont les auteurs, Jean Hébrard et Rebecca J. Scott, infatigables déchiffreurs d’archives, ont vérifié scrupuleusement les sources. Et qui se parcourt, de bout en bout, comme un authentique thriller.
Extrait
« A Memphis, où personne ne le connaissait, [Edouard] avait la possibilité de “passer” la ligne de couleur et il ne s’en était pas privé (…). Les familles d’origine afro-américaine considérées comme racialement mixtes étaient partagées entre ceux qui, en leur sein, avaient la possibilité – et la volonté – de “passer” et ceux qui ne le pouvaient pas en raison de la façon dont leurs traits étaient perçus. Quelquefois ces derniers s’offusquaient du choix fait par les premiers mais personne n’ignorait cette complexe dualité et la manière dont elle était distribuée. Le naturel avec lequel Edouard expliquait ses choix successifs à ses parents et l’ambivalence de sa situation manifestent qu’il y avait là une caractéristique banale de leurs vies quotidiennes. »
« De l’esclavage à la liberté. L’odyssée des Tinchant, 1793-1945 », de Jean Hébrard et Rebecca J. Scott, Gallimard, « La suite des temps », 436 p., 25 €, numérique 18 €.
Source : – (Le 20 juin 2026)
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