– Un « acte de résistance ». C’est ainsi que ses créateurs, pour la plupart journalistes professionnels en exil, venus du Burkina Faso, du Mali ou du Niger, décrivent le média en ligne Sahel Horizon. Le site, créé fin 2025 mais officiellement lancé samedi 20 juin, traite de l’actualité de la sous-région avec un regard critique sur la politique des militaires au pouvoir, confrontés à l’avancée de groupes djihadistes sur leurs territoires. « L’idée est née d’un constat : la liberté de la presse n’existe plus chez nous, explique le rédacteur en chef, qui souhaite garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. Pratiquer le journalisme est devenu un crime. »
Parmi les articles déjà publiés, l’un porte sur les craintes liées à la récente décision des autorités maliennes d’interdire les déplacements à moto hors des centres urbains, alors que beaucoup d’habitants en dépendent. Un autre est consacré à la persécution de voix critiques au Burkina Faso, qui font l’objet d’un signalement pour « terrorisme » à cause de leur activité. Le fact-checking figure en outre parmi les volets prioritaires que le jeune média veut développer. « Nous ne pouvons pas laisser la propagande officielle et les intox [fausses informations] prospérer sur les réseaux sociaux », indique le rédacteur en chef, en référence aux nombreux contenus de désinformation qui circulent, notamment en faveur de la présence russe dans la zone.
Toutes les publications sont pour l’instant signées sous pseudonyme. Le seul moyen pour la petite équipe de « continuer à informer malgré la peur, malgré l’exil, malgré les menaces et les représailles », assure le rédacteur en chef, qui rappelle que les journalistes en exil vivent dans la crainte que les autorités s’en prennent à leurs familles, restées au pays. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, « les médias sont soumis à une répression sans précédent », rappelait, à la fin d’avril, un rapport d’Amnesty International, rapportant les témoignages de trois journalistes sahéliens. Beaucoup de médias français ont également été suspendus dans les trois pays. D’après l’organisation Reporters sans frontières (RSF), qui publie chaque année un classement mondial de la liberté de la presse, c’est le Niger qui a enregistré la plus forte baisse en 2026, passant de la 83e à la 120e place.
Un « besoin »
Une coalition d’organisations de défense de la société civile a appelé, lundi, à la libération d’Atiana Serge Oulon, une des victimes de cette répression, enlevé en juin 2024 chez lui, à Ouagadougou. Il était le directeur de publication du journal d’investigation burkinabé L’Evénement, un titre suspendu depuis lors. Le journaliste a été « détenu, séquestré et violenté au sein d’une villa, transformée en prison de fortune », selon une enquête publiée le 6 mai par RSF. Ces dernières années, des journalistes burkinabés ont par ailleurs été réquisitionnés de force par l’armée.
Au Mali, deux journalistes sont détenus depuis les 8 et 9 juin. Chahana Takiou, le directeur de publication du journal 22 septembre, et Abdrahamane Keïta, le directeur de publication du journal Le Témoin, ont été placés sous mandat de dépôt. Le premier pour « atteinte au crédit de l’Etat à travers l’institution judiciaire », après avoir critiqué les autorités, le second pour « délit à caractère régionaliste qui tend à porter atteinte à l’unité nationale et au crédit de l’Etat ».
Ce climat de peur se ressent aussi lors des échanges avec les sources, qui craignent des représailles, même sous le couvert de l’anonymat. Face à ces difficultés, Sahel Horizon met en avant la rigueur et l’indépendance de son travail : « Quelqu’un qui lit nos articles peut constater que nous avons su protéger les témoins. Et peut-être qu’il pensera : “Moi aussi, j’ai quelque chose à dire” », espère l’un des coordinateurs du projet. Le média est soutenu par le Centre international pour la sécurité des lanceurs d’alerte et des journalistes, une organisation basée au Ghana qui compte parmi ses partenaires l’Union européenne et qui est déjà venue en aide à une quarantaine de journalistes maliens, burkinabés et nigériens, ces dernières années.
Si les contributions des journalistes sont pour l’heure bénévoles, les porteurs du projet espèrent, à terme, pouvoir les rémunérer : « Nous sommes en train de chercher des partenaires pour pérenniser ce travail et rémunérer une équipe permanente, tout en payant aussi des piges [collaborations ponctuelles] », explique le coordinateur précité. Pour Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabé en exil et cofondateur de L’Evénement, le projet répond à un « besoin » dans une région où « la parole peut vous coûter la vie ». Citant sur leur site les personnalités qui les inspirent, les membres du nouveau média ont mentionné Norbert Zongo, figure du journalisme burkinabé dont l’assassinat, en 1998, fait toujours l’objet d’une procédure judiciaire.
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