Reed Brody : « Les victimes de Habré ont montré qu’un dictateur africain pouvait être jugé et condamné »

Jeune Afrique  – Salué comme « historique », le procès Habré a-t-il vraiment changé la justice africaine ? Dix ans après la condamnation du dictateur tchadien à la réclusion à perpétuité, l’avocat Reed Brody, qui fut au cœur de cette procédure hors normes, revient sur son héritage contrasté, entre avancées et promesses non tenues.

Il y a dix ans jour pour jour, Hissène Habré était condamné à la réclusion à perpétuité pour crimes contre l’humanité (notamment des viols et des tortures) et pour des crimes de guerre commis sous ses ordres directs au cours de son règne (1982-1990) à la tête du Tchad. Le verdict des Chambres africaines extraordinaires – confirmé en appel le 27 avril 2017 – avait été qualifié d’historique, aussi bien pour la justice internationale que pour les victimes, dont la parole avait été écoutée. Hissène Habré, décédé en 2021, n’aura finalement passé que peu de temps derrière les barreaux.

Une décennie plus tard, si ce procès a constitué un tournant pour la justice et pour la lutte contre l’impunité, il reste un cas isolé. Aux côtés, notamment, de Clément Abaifouta, de Jacqueline Moudeïna et de Souleymane Guengueng, l’avocat américain Reed Brody a été l’un des principaux artisans de la création de ces chambres. Pour Jeune Afrique, il revient sur l’héritage contrasté d’une procédure qui a marqué l’Histoire.

Jeune Afrique : Dix ans après la condamnation de Hissène Habré, quel est l’héritage judiciaire et politique de son procès ?

Reed Brody : Le plus important, c’est son côté exemplaire. Avec beaucoup de persévérance, les victimes sont parvenues à créer les conditions politiques pour qu’un dictateur africain soit jugé par un tribunal africain, avec le soutien de l’Union africaine. Et ce, alors que l’on nous disait que c’était impossible, que ni les chefs d’État africains ni les grandes puissances occidentales qui avaient soutenu Habré n’allaient le permettre. Nous avons montré que c’était possible. D’autres victimes, d’autres militants, peuvent aujourd’hui se dire : « Eux, ils y sont parvenus. Peut-être que, nous aussi, nous pouvons y arriver. »

Entre son ouverture, en juillet 2015, et la condamnation de Hissène Habré à la réclusion à perpétuité, le 30 mai 2016, le procès a duré dix mois. Quel en a été le moment le plus fort ?

Il y en a eu de très nombreux, surtout lorsque les victimes prenaient la parole. L’une d’entre elles, Kaltouma Deffalah, m’avait particulièrement touché. Elle était hôtesse de l’air pour Air Afrique, et, lors d’une brève escale à N’Djamena, avait été arrêtée car identifiée comme étant une Hadjaraï [communauté arabe tchadienne qui, avec les Zaghawas, a été particulièrement ciblée par le régime Habré].

Réduite en esclavage sexuel, elle avait été envoyée dans un avant-poste, dans le désert, où elle avait été violée par les hommes des forces de sécurité. Quand elle a livré son témoignage, elle a regardé Habré droit dans les yeux et elle lui a dit : « Je me sens forte, très courageuse parce que je suis devant l’homme qui était fort, avant, au Tchad. Et maintenant, il ne parle même pas. » C’est un sentiment que beaucoup de victimes ont exprimé. Pour moi, cela illustre leur possibilité de prendre toute leur place dans un procès organisé surtout par elles, et pour elles.

 Ce procès a été présenté comme historique, car il couronnait plus de vingt années de combat pour les victimes. En quoi la place qui leur a été accordée a-t-elle rendu ce procès inédit ?  

Un procès ne permet l’émancipation des victimes que lorsqu’elles sont au cœur du combat judiciaire. Malheureusement, elles ne peuvent que trop rarement jouer ce rôle dans l’arène de la justice internationale. Et certainement pas à la Cour pénale internationale (CPI).

Dans l’affaire Habré, au contraire, le rôle central qu’elles ont joué s’est révélé essentiel. C’est leur histoire qui a capté l’attention du public et des responsables politiques. Ce rôle de premier plan a également empêché Habré de jouer la carte de la victimisation politique et de présenter les poursuites dont il faisait l’objet comme une forme d’impérialisme.

Nombre de ses victimes dénoncent, aujourd’hui encore, les lenteurs et le caractère incomplet des indemnisations promises. N’y a-t-il pas une part d’inachevé ?

Tout à fait. Dès le lendemain du verdict, il a fallu reprendre le combat pour obtenir les réparations. En 2024, finalement, le gouvernement tchadien a distribué environ 15 millions de francs CFA aux 10 000 survivants (environ 1 400 euros par plaignant).

C’était une avancée, arrachée de haute lutte, mais c’est très en deçà de ce qui avait été accordé par les Chambres africaines extraordinaires. C’est dérisoire, comparé aux années de prison, à la torture, aux violences subies ou à la perte de proches.

Les Chambres africaines extraordinaires n’ont eu à juger que l’affaire Habré. Comment répliquer ce modèle d’une justice africaine prononcée par des Africains jugeant eux-mêmes des Africains, pour des crimes commis sur le continent ?

Juste après le verdict Habré, nous sommes allés en Gambie, pour y rencontrer les victimes de Yahya Jammeh, où nous avons aidé à lancer la campagne #Jammeh2Justice. L’idée d’un tribunal régional hybride y a été reprise, avec la décision de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), en décembre 2024, de créer un tribunal régional spécial.

Malheureusement, il n’est pas encore opérationnel faute de financement. En Guinée, le procès du massacre du 28 septembre 2009, pour lequel Moussa Dadis Camara a été jugé, a également été inspiré, dans une certaine mesure, par le procès Habré. Évidemment, cela reste trop limité.

Un véritable système continental de justice internationale pourrait-il être mis en place ?

Je ne suis pas favorable à l’institution d’une cour pénale africaine permanente. Il faut trouver la meilleure solution en fonction de chaque contexte. Les tribunaux nationaux devraient pouvoir juger les crimes commis sur leur territoire. Ce n’est que lorsque cela est impossible qu’il faut envisager d’autres mécanismes. L’idéal reste que la justice soit rendue au plus près des victimes et des faits. Les Chambres africaines extraordinaires ont montré qu’une solution adaptée pouvait être trouvée. Mais il ne faut pas en faire un modèle unique applicable partout.

 

Matthieu Millecamps

 

 

Source : Jeune Afrique 

 

 

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