Kwame N’Krumah, père du panafricanisme et idéologue oublié de Conakry

« Chefs d’Etat africains en exil » (3/6). L’ancien dirigeant du Ghana exilé en Guinée était le héraut du panafricanisme et un grand défendeur de l’indépendance des pays d’Afrique. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des documents qui racontent son histoire.

Le Monde – Existe-t-il parmi les chefs d’Etat contraints à l’exil une histoire aussi singulière que celle du Ghanéen Kwame N’Krumah (1909-1972), figure historique du panafricanisme ? Déchu par un coup d’Etat, le 24 février 1966, il se voit offrir publiquement dix jours plus tard la coprésidence d’un autre pays que le sien, en l’occurrence la Guinée, par le président même de ce pays, son ami et compagnon de lutte anticoloniale Sekou Touré. Une présidence de perdue, une autre de (presque) retrouvée.

Ce 3 mars 1966, des dizaines de milliers de personnes sont témoins de cette scène inédite en politique, réunies au stade du 28-Septembre de Conakry pour soutenir celui que Sekou Touré qualifiait de « plus grand des Africains ». N’Krumah, le premier président de la première colonie d’Afrique subsaharienne devenue indépendante (en 1957), héraut et théoricien du panafricanisme, est fêté à la hauteur de ses années de lutte – et de prison – contre l’Empire britannique.

Kwame N’Krumah est arrivé en avion la veille à l’issue d’un long et improbable périple. Il fait escale à Pékin lorsque le ministre des affaires étrangères chinois lui apprend qu’il a été renversé par une junte dirigée par le général de brigade Joseph Arthur Ankrah. La réussite de ce coup d’Etat, menée avec la bénédiction des Etats-Unis, est applaudie par une partie des Ghanéens. Ses penchants autoritaristes avaient fait palir l’aura du « rédempteur », son surnom datant d’avant l’indépendance. Symbole de cette dérive, le statut de « président à vie » qu’il s’octroie en 1964. Ses concitoyens lui reprochent aussi de passer davantage de temps à défendre la cause de l’Afrique en général que la leur en particulier.

De Pékin, N’Krumah devait poursuivre jusqu’à Hanoï, où il avait l’ambition de proposer son propre plan de paix au leader nord-vietnamien Ho Chi Minh, pour mettre un terme à la guerre avec les Etats-Unis. Finalement, il s’envole le 28 février pour Irkoutsk, en Sibérie, puis Moscou, à bord d’un avion fourni par l’Union soviétique. Encore deux escales avant Conakry : une à Belgrade dans la Yougoslavie du maréchal Tito, l’autre à Alger placée sous le signe du « redressement révolutionnaire » par Houari Boumediene. Un plan de vol qui fleure bon la guerre froide et la lutte anti-impérialiste. Lorsqu’il débarque, le 2 mars, chez son ami Sekou Touré, Kwame N’Krumah ne sait pas encore qu’il ne reverra jamais son pays natal, ni sa femme et leurs trois enfants, réfugiés en Egypte. Encore moins que son hôte sera aussi celui qui fermera la boucle de son douloureux exil en organisant ses funérailles grandioses dans la capitale guinéenne, six années plus tard.

Sur la même longueur d’onde

Plutôt que Conakry, Kwame N’Krumah aurait pu choisir l’Egypte, pays de son épouse, Fathia. Son ami Gamal Abdel Nasser, autre porte-drapeau du mouvement des non-alignés, l’aurait accueilli à bras ouverts. Il préfère toutefois la Guinée. Géographiquement, elle est bien plus proche du Ghana – 1 500 kilomètres séparent les deux capitales – pour entretenir son rêve de retour. Idéologiquement, les deux dirigeants révolutionnaires sont sur la même longueur d’onde.

Pour N’Krumah, Conakry est encore la capitale au rayonnement continental qu’elle fut au moment des indépendances africaines de 1960 et durant les quelques années qui suivirent. A ce moment-là, c’est « la Mecque du panafricanisme », écrit Elara Bertho dans Conakry. Une utopie panafricaine. Récits et contre-récits 1958-1984 (CNRS Editions, 2025). Plus tard, le despotisme de Sekou Touré, président de 1958 à sa mort en 1984, nourri par un complotisme paranoïaque, éclipsera les idéaux continentaux.

« On sait peu de choses sur le contenu des conversations entre Touré et N’Krumah. Mais il est clair que les deux hommes ont tissé des liens dès le début. Leur relation allait rester un pilier de la vie politique de N’Krumah jusqu’à sa mort, en 1972 », explique Howard W. French, auteur de la biographie de Kwame N’Krumah la plus documentée, The Second Emancipation (« la seconde émancipation », Liveright, 2025, non traduit). Le leader guinéen, premier Africain à faire sauter le carcan colonial français en 1958, n’a jamais oublié l’aide financière apportée par le Ghana à son pays. Du jour au lendemain, le général de Gaulle rappelle en effet de Guinée tous les coopérants et expatriés, laissant le système éducatif sans enseignants, l’appareil de santé sans médecins ; les investissements sont stoppés, les importations de la métropole détournées avant leur arrivée à bon port… « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage », rétorque Sekou Touré, brusquement élevé au rang de héros continental.

Kwame N’Krumah se tient alors à ses côtés. Les deux pays, bien que séparés par la Côte d’Ivoire, scellent en 1962 une union qui fera long feu. Mais, à l’heure de l’exil, Sekou Touré lui rend la pareille. Tout d’abord, il lui alloue la Villa Syli. Cette demeure qui hébergeait le gouverneur colonial est construite sur deux étages dans le quartier de Coléah. Pour son nouveau locataire, elle est spécialement aménagée avec les meubles, les tasses et les petites cuillères saisis par la Guinée à l’ambassade du Ghana à Conakry après le coup d’Etat. Des rosiers en pot colorent la terrasse donnant sur l’océan Atlantique.

Ces fleurs qu’il soigne avec attention rappellent à N’Krumah son jardin d’Accra. Elles lui ont été envoyées par un personnage qui contraste singulièrement avec les militants des droits civiques américains ou les leaders progressistes qui l’entourent habituellement. Elle s’appelle Hanna Reitsch. Elle est allemande et capitaine d’aviation. Pilote d’essai téméraire, elle a fait ses armes avant et pendant la seconde guerre mondiale en servant la propagande nazie. Première à piloter un chasseur, un hélicoptère ou un avion-fusée, elle est la seule femme à recevoir la Croix de fer première classe des mains d’Adolf Hitler. La guerre passée, Hanna Reitsch développe en Inde, à l’invitation de Jawaharlal Nehru, un centre de vol à voile. Elle fera de même au Ghana. L’aviatrice se rend une fois en Guinée voir son ami exilé. Embarrassées par son passé, les autorités locales lui interdisent ensuite l’entrée dans le pays.

Proche du fondateur du Black Power

Car ne vient pas qui veut à la Villa Syli. Le lieu ressemble à un camp retranché, protégé par quelques dizaines de partisans ghanéens. Les Guinéens, surtout, veillent au grain. « Nous contrôlions les allées et venues et organisions ses rendez-vous », se rappelle Madifing Diané, l’officier de police chargé par Sekou Touré d’assurer la sécurité de son hôte. « Le pouvoir ghanéen savait qu’il voulait revenir chez lui par tous les moyens, politiques ou militaires, et on aurait pu tenter de l’en empêcher », ajoute cet ex-directeur des services de sécurité de Sekou Touré aux heures les plus sombres de sa dictature. Kwame N’Krumah « participait souvent aux cérémonies officielles et aux conseils des ministres », affirme Madifing Diané. Mais il passe aussi des heures enfermé chez lui à lire les messages envoyés discrètement d’Accra par quelques fidèles, à rêver d’un retour, à comploter vainement, à écrire sur le panafricanisme.

Parmi tous ceux qui l’assistent, Stokely Carmichael occupe une place à part. Cet Américain, né dans l’île caribéenne de la Trinité, n’est autre que le concepteur du mouvement Black Power, ancien « premier ministre honoraire » du Black Panther Party. Ses discours sur les droits civiques enflammaient les campus nord-américains dans les années 1960, au point de faire de lui une cible pour la CIA et le FBI. Il s’enfuit alors des Etats-Unis dans ces années marquées au sang par les assassinats des icônes afro-américaines Malcolm X en 1965 et Martin Luther King en 1968.

« Durant ses premières années guinéennes, il se met littéralement au service de Kwame N’Krumah (…), écrit Elara Bertho dans l’ouvrage précité. Il militait pour sa restauration au Ghana, suivait un entraînement militaire avec les unités ghanéennes. » Sous l’autorité de l’ex-président, Carmichael « crée des cellules secrètes au Ghana qui orchestrent des actes de sabotage isolés [et] recrute dans les milieux nationalistes noirs américains », explique Howard W. French. Parallèlement, il promeut la pensée de Sekou Touré dans le monde anglophone. Plus légèrement, Carmichael et sa femme, la superstar sud-africaine de la chanson Miriam Makeba, « écument dans leur 2 CV Citroën les soirées et les concerts de Conakry », se rappelle Madifing Diané. L’Américain meurt à Conakry en 1998, vingt ans après avoir changé son nom en Kwame Ture.

Images évaporées

N’Krumah, lui, mène une vie d’ascète. Et s’enfonce progressivement dans une forme de langueur et d’isolement. Il renonce progressivement à son rêve de retour. « Je suis convaincu que N’Krumah savait – bien avant nous – que le cancer qui le rongeait n’allait pas lui permettre de retourner au Ghana », confie Stokely Carmichael dans son autobiographie, Ready for Revolution (« prêt pour la révolution », Scribner, 2005, non traduit). « Malade, il continue de recevoir longuement des “combattants de la liberté”, tout spécialement Amilcar Cabral », se rappelle Mamadou Bowoï Barry, dit « Petit Barry », lui-même ami de Cabral, président du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert.

Kwame N’Krumah meurt le 27 avril 1972 dans un hôpital de Bucarest, où il avait été transféré quelques semaines auparavant. « Sekou Touré parviendra à convaincre les Roumains de renvoyer le corps à Conakry plutôt qu’au Ghana, qui le demandait pour lui organiser des funérailles », raconte Moussa Kémoko Diakité, auteur d’un documentaire, Funérailles de Kwame N’Krumah, aujourd’hui introuvable. A moins qu’une copie ne dorme dans un laboratoire de l’ancienne Allemagne de l’Est, où les pellicules furent développées…

Images évaporées, comme les traces évanescentes des années d’exil de Kwame N’Krumah à Conakry. Aujourd’hui, un lourd portail métallique hérissé de piques acérées ferme hermétiquement l’accès et la vue à la Villa Syli. On ne distingue que la cime rouge éclatante d’un flamboyant depuis la voie de circulation… avenue Kwame-N’Krumah. Mais ici personne ne connaît sous ce nom la corniche Sud. Une petite plaque en marbre apposée sur le mur d’enceinte jaune rappelle le nom du prestigieux occupant. Mais là aussi la mémoire joue des tours. On sait surtout que la Villa Syli était occupée jusqu’à ces derniers mois par Andrée Touré, la veuve de Sekou Touré.

Le Ghana a récemment manifesté son intention de récupérer la maison pour en faire un lieu de mémoire. Ce ne serait pas un luxe. Dans les locaux fraîchement rénovés des Archives nationales de Guinée, aucun dossier ne rassemble les documents relatifs à Kwame N’Krumah. Le souvenir du « plus grand des Africains » s’évapore lentement.

 

 

 

Source :  Le Monde

 

 

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