Pourquoi les châtiments corporels sur les enfants, jadis considérés comme légitimes, sont devenus indéfendables

Le Monde  – EnquêteLes débats contemporains autour des violences éducatives ordinaires s’inscrivent dans un temps long, qui a vu se transformer en profondeur la conception de l’autorité parentale et le regard sur l’enfant.

Certains y voient une limite salutaire à l’insupportable tyrannie des « enfants rois », d’autres le signe de la brutalité de la « domination » adulte : quand la punition du « time out » s’invite dans les discussions entre éducateurs, psychologues et parents, elle ravit les uns autant qu’elle indigne les autres. Si la psychologue Caroline Goldman estime que l’isolement forcé des enfants désobéissants constitue un système efficace de « contention pulsionnelle », ses adversaires dénoncent une culture disciplinaire de la parentalité.

Dans Pour les enfants. Eduquer dans la dignité, éduquer à la liberté (Les Belles Lettres, 410 pages, 23 euros), le philosophe et historien Pierre Vesperini dénonce ainsi une « méthode de dressage » qui engendre des enfants « policés et suradaptés » – de « gentilles personnes mortes », selon le mot du psychologue américain Marshall Rosenberg (1934-2015). Pierre Vesperini n’est guère surpris que cette punition remporte un franc succès : en France, les relations entre parents et enfants sont marquées, d’après cet éminent spécialiste de l’Antiquité, par le culte de l’obéissance et de la verticalité.

Depuis les années 1970, l’autoritarisme parental a un nom : l’« infantisme » (childism). En 2012, la philosophe et psychanalyste américaine Elisabeth Young-Bruehl le définissait comme un « préjugé » fondé sur la croyance que les enfants appartiennent aux adultes. Ses héritiers, au premier rang desquels figure la pédopsychiatre et chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale Laelia Benoit, ne nient pas l’asymétrie naturelle entre enfants et adultes, pas plus qu’ils ne contestent la légitimité de certaines interdictions, mais ils condamnent un monde où les adultes imposent leur arbitraire aux enfants.

Ces controverses sur les dangers psychiques du time out et les abus de pouvoir des adultes auraient sans doute semblé quelque peu surréalistes à un père du Moyen Age ou de l’Ancien Régime. A l’époque, nul n’aurait eu l’idée de contester les vertus éducatives du bâton ou du fouet : un parent qui aurait refusé d’infliger des châtiments corporels à ses enfants aurait été accusé de faire preuve d’une indulgence coupable envers sa progéniture, voire de renoncer à son devoir d’éducation…

Si, en une dizaine de siècles, les contours de la punition parentale ont tellement changé, c’est en raison de la lente transformation de notre regard sur les enfants. « Aujourd’hui, ils sont considérés comme des êtres dotés de droits individuels que la société doit impérativement protéger, souligne l’historienne Elisabeth Lusset, chargée de recherche au CNRS. Mais pendant des siècles, ils étaient perçus comme des êtres inachevés dépourvus de logos (raison) : il fallait donc les corriger si l’on voulait leur inculquer le respect des normes et l’ardeur au travail. »

En bouleversant la hiérarchie des valeurs communes, cette profonde mutation des sensibilités sur le monde de l’enfance a, au fil des siècles, déplacé les seuils de tolérance, transformé les discours politiques et modifié les normes judiciaires. La culture du devoir de correction qui régissait la vie familiale des sociétés anciennes s’est peu à peu effacée : le même geste – celui de frapper son enfant – est passé d’une pratique éducative juste, nécessaire et légitime à un acte de violence sévèrement sanctionné par la loi.

Devoir parental

Cette évolution des mentalités a connu des hauts et des bas, des avancées et des reculs, mais, aux yeux des historiens, le lent « processus de civilisation des mœurs », selon le sociologue allemand Norbert Elias (1897-1990), ne fait guère de doute. « A partir du XVIe siècle, l’accent est davantage mis sur le contrôle des comportements, poursuit Elisabeth Lusset, codirectrice, avec Isabelle Poutrin, du Dictionnaire du fouet et de la fessée. Corriger et punir (PUF, 2022). La violence physique légitime devient peu à peu un monopole d’Etat : les formes d’autocontrôle des parents comme des enfants disqualifient progressivement l’usage de la violence. »

Dans « La civilisation des parents », une conférence donnée à Berlin en 1980, Norbert Elias observe ainsi, au sein des familles, un lent « durcissement de l’interdit de l’usage de la violence ». A l’ancienne répartition des pouvoirs – « ordres des parents, obéissance des enfants » – succède, peu à peu, une « démocratisation » de la vie familiale. Cette « profonde modification des rapports de domination » exige, de la part des parents, un « degré de circonspection et de retenue dépassant de loin le degré d’autocontrôle que l’on attendait d’eux par le passé », écrit-il.

Au Moyen Age, les parents n’étaient en effet guère tenus de se discipliner : la correction des enfants constituait un devoir parental auquel nul ne pouvait se soustraire. « Ce principe était inscrit dans certains coutumiers, ces textes qui couchaient par écrit les droits et les usages d’une communauté, qu’il s’agisse d’une ville ou d’une seigneurie, observe Elisabeth Lusset. Le maître de maison devait impérativement remettre sur le bon chemin, par la violence s’il le fallait, ceux qui étaient placés sous son pouvoir : son épouse, ses domestiques, mais aussi ses enfants. »

A l’époque, la correction n’avait rien d’un débordement passager que l’on regrettait avec amertume : elle constituait au contraire un devoir s’imposant à tous les éducateurs dignes de ce nom. Celui qui « épargne la verge au dos de l’enfant » lui nuit, proclamait ainsi, au XVsiècle, le compositeur et poète Eloy d’Amerval. « Recourir aux châtiments corporels pour éduquer son enfant était alors légitime, analyse l’historien Didier Lett dans le Dictionnaire du fouet et de la fessée. Il fallait le “chastier”, mot ambigu qui désignait à la fois l’action d’instruire et celle de réprimander. »

Si le châtiment corporel était, à l’époque, une prescription éducative, son excès pouvait toutefois conduire les parents devant les tribunaux. « Au Moyen Age, les statuts urbains, les coutumiers ou encore le droit canonique et les droits coutumiers définissaient une sorte d’anatomie de la correction, précise l’historienne Elisabeth Lusset. Les parties dites “molles” comme les fesses ou le dos pouvaient être frappées avec un fouet, une verge ou un bâton, mais les coups au visage étaient en général condamnés, comme le fait de faire jaillir le sang, d’utiliser une arme contondante et, bien sûr, de tuer. »

Issu de la tradition médiévale, le devoir de correction continue, sous l’Ancien Régime, à gouverner la vie des familles. « C’est l’époque des empires coloniaux et de l’esclavage, qui impliquent une très grande emprise sur les corps, explique Isabelle Poutrin, professeure d’histoire à l’université de Reims Champagne-Ardenne. L’âge des monarchies absolues constitue une période de fer pour les adultes, mais aussi pour les enfants : les châtiments corporels sont considérés comme un moyen légitime de combattre les actes que la morale réprouve. »

« Adoucissement progressif »

Même les futurs rois de France sont alors élevés « à la dure ». Dans ses Mémoires, le valet de chambre de Louis XIV, Du Bois de Lestourmière, raconte ainsi les violences exercées par le précepteur Bossuet à l’égard du « Grand Dauphin » [surnom du fils de Louis XIV] : il lui frappe les mains à coups de férule, une tablette de bois ou de fer. « Les éducateurs des princes tiennent peu compte des appels à la bienveillance du pédagogue latin Quintilien et des conseils des humanistes de la Renaissance qui réprouvaient le fouet », constate l’historienne Pascale Mormiche dans le Dictionnaire du fouet et de la fessée.

A partir de la fin du XVIIe siècle, le puissant vent des Lumières commence cependant à souffler sur cette « pédagogie noire », d’après l’expression de la pédagogue allemande Katharina Rutschky (1941-2010). « Les châtiments corporels coexistent alors avec une pédagogie plus positive, remarque l’historienne Isabelle Poutrin. Une nouvelle sensibilité à l’enfance commence tout doucement à émerger : elle prend en compte la personnalité de l’enfant, ainsi que le montre un ouvrage comme Emile ou de l’éducation, de Jean-Jacques Rousseau. »

Dans ce monde qui s’ouvre aux Lumières, Diderot préconise de ménager les corps, John Locke (1632-1704) proscrit les coups et Emmanuel Kant (1724-1804) estime que la punition, en matière morale, est un poison. Influencée par ces discours philosophiques, la « littérature pédagogique » connaît, à partir des années 1760, un développement sans précédent : elle présente un « modèle d’éducation éclairée placée sous le signe de l’affectivité, de la liberté et de la compréhension de l’enfant », analyse Sylvie Moret Petrini, chargée de cours à l’université de Lausanne (Suisse).

Si le principe du châtiment n’est pas remis en cause, ses modalités commencent à évoluer. « Au XVIIIsiècle, on observe un adoucissement progressif des punitions domestiques », observe Isabelle Poutrin. « L’époque moderne explore des formes, non plus de violence, mais de ségrégation, ajoute Elisabeth Lusset. Les enfants sont isolés et mis à l’écart, notamment dans les familles aristocratiques qui vivent dans des maisons dotées de plusieurs pièces. L’exclusion prend peu à peu le relais des châtiments corporels, notamment dans les hautes sphères de la société. »

Au XVIIIe siècle, les parents « barbares ou dénaturés », selon l’expression de Julie Doyon, maîtresse de conférences en histoire à l’université Lumière-Lyon-II, suscitent d’ailleurs une réprobation croissante : la justice du Parlement de Paris, qui couvre alors les deux tiers nord du royaume, n’hésite pas à condamner les parents qui maltraitent « excessivement » leur progéniture. « A partir de 1750, la critique du “despotisme” paternel et l’idéal de “tendresse” développés par les élites éclairées conduisent à préconiser une forme d’autorité volontairement consentie par les enfants », écrit-elle dans le Dictionnaire du fouet et de la fessée.

Cette lente transformation du regard sur l’enfance trouve un premier aboutissement lors de la Révolution française. Dans un monde qui célèbre l’avènement de l’individu, l’aspiration à l’émancipation transforme le destin des adultes, mais aussi des enfants. « S’affirme alors l’idée qu’ils sont de futurs citoyens, analyse l’historienne Isabelle Poutrin. Pour les révolutionnaires, les enfants, parce qu’ils bénéficieront un jour du droit de suffrage, doivent recevoir une éducation politique et morale solide – et elle n’est guère compatible avec la pratique régulière des sévices corporels. »

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Source : Le Monde

 

 

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