« On veut que tu sois bon, mais personne ne veut savoir comment tu y arrives » : la cocaïne, carburant empoisonné des jeunes cadres

Le Monde EnquêteTravail sous cocaïne (1/3). Chez les jeunes cadres, cette drogue illégale et fortement addictive est consommée dans une quête de performance, souvent dans le silence du tabou et sans remise en question des conditions de travail.

Performer, être compétente, faire son chiffre, enchaîner les heures, être smart, sharp (vif d’esprit), crédible… Julia (toutes les personnes interrogées dans cet article ont souhaité être anonymes) connaît par cœur les règles de son milieu professionnel : le conseil en investissement. Cette femme de 28 ans s’est forgé son réseau en étant toujours disponible et efficace. Son carburant ? La cocaïne, en « microdose » tout au long de la journée. La quantité de poudre nécessaire ? Une dose dans chaque narine qui tient dans l’ongle long de son petit doigt. La fréquence ? Avant chaque rendez-vous important, parfois jusqu’à six fois par jour. Quelques précautions : avoir toujours deux ou trois dealeurs dans son répertoire. S’arrêter avant 20 heures pour éviter les insomnies. Ne pas consommer le week-end. Ne surtout rien dire aux collègues. Répéter pendant presque deux ans.

Le récit est franc, rapide, sans états d’âme. Julia est en visio quand elle nous raconte son quotidien professionnel de jeune fiscaliste. « Dans nos milieux, il n’y a pas d’horaires et une forte pression à être hyperproductif, surtout en début de carrière. Aux clients qui me demandent “quels sont vos horaires ?”, je réponds : “je n’en ai pas”. Si j’ai des rendez-vous au milieu de la nuit avec des Américains, je dois être éveillée et sharp », relate la jeune femme. La drogue lui permet aussi, dit-elle, d’avoir davantage confiance en elle : « Je suis émotive, je ne peux pas me permettre de montrer cette image au client. Il faut se présenter de la meilleure façon possible. En plus, je suis une femme dans un milieu d’hommes, je n’ai pas le droit à l’erreur. »

Dans le cabinet de conseil en investissement dans lequel la jeune diplômée est restée près de deux ans avant de créer son entreprise, la consommation de cocaïne était un secret de Polichinelle. Alors que son usage est illicite, puni d’un an d’emprisonnement, de 3 750 euros d’amende, et que les complications médicales peuvent être graves, Julia raconte que certains de ses collègues organisaient des « pots communs » pour faire des commandes groupées de cocaïne quand les semaines s’annonçaient intenses au travail. Lorsque l’une de ses collègues, âgée d’une soixantaine d’années, se « mettait au vert », tout le monde se doutait qu’elle était plus probablement en cure de désintoxication. « On veut que tu sois bon, mais personne ne veut savoir comment tu y arrives », résume Julia.

Elle ne consomme pas de cocaïne avec ses collègues. « Je refuse toujours quand on m’en propose, même dans les cadres festifs en afterwork. Je suis là pour performer et faire rentrer du chiffre, je ne veux pas qu’on m’associe à la drogue, tout comme je ne veux pas être sexualisée », développe-t-elle. Elle pense « manager » sa consommation, sous sa forme microdosée. « Ça évite d’avoir l’air défoncé. Moi, je suis juste un peu plus concentrée et un peu plus en confiance, soutient-elle. Dans nos milieux, toutes les drogues qui affectent ta pensée et ta façon de parler, la MDMA, le LSD, etc., ça n’existe pas. » En quelques années, la cocaïne s’est imposée dans son quotidien, comme carburant professionnel.

Nouvelle réalité nationale

La banalité avec laquelle la jeune femme narre cette histoire s’inscrit dans une nouvelle réalité nationale. Les drogues – en particulier le cannabis et la cocaïne – ont envahi la vie des Français. Environ 1,1 million de personnes ont déclaré avoir consommé de la cocaïne en 2023, selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Près d’un adulte sur dix (13,4 % des hommes, 5,5 % des femmes) a pris de la cocaïne au moins une fois au cours de sa vie, contre 5,6 % en 2017. C’est la plus forte hausse en nombre de points mesurée parmi toutes les substances illicites, dans la période récente.

Le phénomène touche désormais toutes les classes sociales, tous les secteurs professionnels, et tout le territoire, y compris les zones rurales. C’est ce que relève Nicolas Prisse, médecin addictologue et président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives : « Des milieux nouveaux sont gagnés par les drogues stimulantes : ce n’est plus l’apanage de cols blancs ou des milieux artistiques élitistes. »

Dans la restauration, la pêche, le BTP, le transport routier, l’artisanat, les métiers en lien avec le public, « les gens sont aussi en recherche de performance ou de sensations qui font oublier la dureté. Il y a partout une appétence forte pour les drogues stimulantes, même si l’addiction à un produit ne peut se résumer à une situation professionnelle, aussi dégradée soit-elle ». Un appel à témoignages lancé par Le Monde sur la consommation de drogue au travail révèle à son échelle la diversité des profils : assistante sociale, chimiste, traducteur, conseiller à France Travail, éducateur, secrétaire, principal de collège, couvreur-zingueur, commercial, salarié d’une association, responsable de salle dans la restauration…

Dans sa consultation libérale, Camille Charvet, psychiatre addictologue, reçoit des patients comme Julia, très intégrés socialement, autant de femmes que d’hommes, en majorité des trentenaires et des quadragénaires. « Ce sont des cadres de grosses boîtes, des avocats d’affaires, avec des consommations totalement taboues et cachées dans le cadre du travail. Souvent, personne ne sait qu’ils consomment la semaine », observe la psychiatre. Ses patients, dit-elle, peuvent rester assez longtemps performants dans leur vie professionnelle. C’est sur le plan personnel que le vernis commence à craquer : « Ils viennent d’abord me voir pour des troubles du sommeil, de l’anxiété ou de la dépression, bien avant d’évoquer leur consommation de drogue. »

Etrangement, la question du travail est rarement évoquée au cabinet. Pourtant, la consommation de drogues dans un contexte professionnel tient à une panoplie de facteurs structurels : l’intensification du travail ces dernières années, le management par objectifs chiffrés, le manque d’autonomie des travailleurs, la précarisation, l’impossible déconnexion, l’augmentation des risques psychosociaux et de l’épuisement professionnel. Ces phénomènes, largement documentés, dessinent les contours d’un malaise général au travail.

Pour « tenir » face à la pression, rester performant et enchaîner les journées « trop longues », Julien, 30 ans, cadre à Toulouse dans une grande entreprise de transport, consomme régulièrement de la cocaïne, de la 3-MMC (parfois appelée « nouvelle cocaïne » ou « cocaïne du pauvre », consommée depuis seulement quelques années en France) ou des amphétamines. Il travaille entre quarante-cinq et cinquante heures par semaine, gère une équipe et « des urgences qui tombent sans arrêt ». Ce qu’il veut, c’est réussir, gagner de l’argent et évoluer. « Mes semaines sont longues, souvent bien plus que ce qui est prévu. J’ai du mal à décrocher même en dehors du boulot, confie le jeune homme. C’est clairement un taf exigeant, assez compétitif, et oui, il y a une vraie pression au quotidien. »

« Encaisser sans rien dire »

Le sujet n’est pas tabou avec certains de ses collègues qui, comme lui, consomment au travail : « On doit être une dizaine de cadres, techniciens, magasiniers, vendeurs, à se reconnaître là-dedans, sur une quarantaine de salariés. On fait régulièrement des commandes groupées pour payer moins cher. » La numérisation du trafic de drogue sur les plateformes a considérablement facilité l’accès à la consommation. Julien et ses collègues commandent les produits sur la messagerie chiffrée Telegram, par des chatbots, et sont livrés sur leur lieu de travail. « Le prix d’achat des drogues est dégressif : 30 euros le gramme de cocaïne [qui vaut habituellement plus de 60 euros] pour 10 grammes commandés, détaille Julien. Les créneaux de livraison sont organisés sept jours sur sept. » Il estime sa consommation inférieure à 0,5 gramme par jour, soit environ deux à cinq prises par jour, « suffisant » pour tenir et « limiter les dégâts » sur le sommeil et le manque d’appétit. Le week-end, il récupère.

Même en pensant que sa consommation est « sous contrôle », il constate déjà qu’il lui est difficile d’envisager d’arrêter du jour au lendemain : « Honnêtement, j’ai déjà fait des pauses sans problème physique, mais mentalement, c’est autre chose. » S’il assure ne pas consommer pendant les vacances, la tentation revient dès qu’il retourne au travail. « On demande toujours plus avec moins de moyens, moins de temps, moins de monde, remarque-t-il. Le problème, c’est que quand t’es cadre, on attend souvent que tu encaisses sans rien dire. »

La consommation pour la performance évoque une forme de dopage. C’est la thèse de Renaud Crespin, sociologue, politiste et coauteur du livre Se doper pour travailler (Erès, 2017). « Les salariés utilisent ces produits pour se conformer aux normes attendues en entreprise. Il faut tenir un rythme qui n’est pas toujours perçu comme subi. Le produit est alors une sorte d’adjuvant chimique », explique le spécialiste. Du côté des entreprises, la question des usages est très peu posée, ou amenée de façon que l’organisation du travail ne soit pas discutée. « C’est ambivalent, car certaines consommations sont tolérées, voire intégrées dans le quotidien professionnel, comme le café, le tabac et l’alcool. Tant que le travail est fait et que les usages ne créent pas de conflits, on ferme les yeux », poursuit le chercheur.

Pour d’autres salariés interrogés, la drogue est perçue comme une béquille. C’est le cas de Gaëtan, 26 ans, originaire de Lorient (Morbihan), ancien alternant dans un laboratoire de prothèses dentaires. « La prothèse, c’est un métier artisanal. Quand on est apprenti, les progrès sont lents et demandent des efforts permanents », souligne le jeune homme. Le rythme y est soutenu, d’autant que les délais sont imposés par les dentistes. Il commence à 8 heures, et termine sa journée uniquement quand le travail est réalisé, régulièrement entre 21 heures et 22 heures, parfois plus tard.

L’ambiance du laboratoire lui fait parfois l’effet d’une Cocotte-Minute, et la pression peut monter tout au long de la journée. Quand les machines tombent en panne, certains de ses collègues explosent de colère. Gaëtan, lui, doit apprendre des gestes précis, techniques et minutieux au milieu de cette ambiance. Le week-end, dès le samedi soir, il commence à stresser en pensant à son lundi matin. Lorsque l’un de ses amis, souffrant de narcolepsie, lui parle de la Ritaline – un médicament psychostimulant, particulièrement utilisé dans le traitement du trouble déficit de l’attention –, il lui achète une boîte de 40 gélules à 50 euros, pour essayer.

Jusqu’au craquage

« Au début, j’en prenais juste le mercredi, et, très vite, quand j’ai vu que ça pouvait m’aider, j’ai commencé à en prendre tous les jours au travail. C’est comme les effets de la cocaïne, relève Gaëtan, mais sans la mâchoire serrée, et la concentration dure huit heures. » Il carbure, enchaîne des journées sans pause et sans sensation de faim. Pendant ses deux années d’alternance, Gaëtan sort aussi en soirée techno et essaye de nouvelles drogues. « J’étais tombé dans un truc : je me trouvais moyen avec le produit, mais carrément mauvais sans. Je faisais deux heures de route pour aller chercher ma boîte, je devais mentir à ma meuf, j’avais l’impression d’être devenu un tox », raconte-t-il. Quand son ami narcoleptique déménage à Paris, il est contraint d’arrêter la Ritaline. Recruté dans son laboratoire après ses études, il tient deux mois dans son nouveau poste avant de craquer.

Il y a quatre mois, Julia a arrêté la cocaïne, qu’elle avait commencé à prendre au milieu de sa vingtaine. Elle a subitement craint d’abîmer son corps, sa beauté, sa jeunesse, sa santé. Son dentiste lui a diagnostiqué une gingivite nécrosante, une infection douloureuse des gencives. Elle commençait aussi à appréhender l’évolution de sa consommation « microdosée », qu’elle devait sans cesse augmenter pour retrouver les mêmes effets. La jeune femme enchaîne toujours des journées de quatorze heures, mais à son compte. Pour tenir, elle a remplacé la cocaïne par le café, les boissons énergisantes et le Guronsan (médicament pour traiter les états de fatigue passagers).

Julien se questionne de plus en plus sur son travail. Il se demande si cela vaut vraiment le coup de s’abîmer mentalement pour « ça ». Gaëtan, lui, a changé de voie. Il est aujourd’hui en master d’informatique, sa passion. Il s’imagine travailler moins et gagner plus. Ces derniers temps, il a découvert la kétamine en soirée. Sa nouvelle copine lui a demandé de choisir : leur couple ou la drogue. Il a choisi leur couple.

 

 

Marine Miller

 

Source :  Le Monde 

 

 

 

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