
La Presse – (Dadu, Pakistan) – Le Pakistan figure parmi les pays les plus exposés aux changements climatiques. Peu de régions ont connu autant d’extrêmes climatiques que le district de Dadu, où chaque saison apporte un nouveau défi.
La température à Dadu, dans le sud du Pakistan, a atteint 51,5 °C, le 28 mai, un sommet cette année au pays.
« On dirait que le Soleil s’est rapproché de la Terre », dit en soupirant le fermier Abdul Khaliq, 48 ans.
À midi, les travailleurs agricoles fuient les champs, les ouvriers des briqueteries se réfugient à l’ombre et les vendeurs rangent leurs étals. Les enfants sautent dans les étangs, tandis que les bergers mènent les animaux dans l’eau.
PHOTO ASIM HAFEEZ, THE NEW YORK TIMES
Un employé d’une briqueterie s’asperge d’eau dans la canicule à Dadu, au Pakistan. Il a fait 51,5 °C récemment.
Il n’y a pas que la chaleur record : sécheresses, précipitations irrégulières, pénuries d’eau et tempêtes de sable sont désormais le lot des habitants de Dadu. Sans compter la menace d’inondations destructrices provenant des lacs glaciaires dans les montagnes du Nord.
La géographie rend Dadu particulièrement vulnérable. En tenaille entre le fleuve Indus et les monts Kirthar, il fait face à des dangers des deux côtés. La mousson peut faire gonfler les rivières dans les montagnes, tandis que l’Indus et ses effluents menacent les zones basses. Mais les moussons sont devenues imprévisibles et Dadu est sujet à la sécheresse.
La vie de M. Khaliq a toujours suivi le rythme des saisons : la mousson, les semailles, les pluies, les récoltes. Maintenant, dit-il, ces cycles ont disparu.
« On savait ce que chaque saison apporterait. Maintenant, chaque saison vient avec une crainte. » Abdul Khaliq, cultivateur
Le pénible souvenir de 2022
Récemment, des tempêtes de sable ont balayé Dadu, signe du début de la mousson et du risque d’inondations. Les pluies de la mousson ont toujours varié, mais des experts attribuent la gravité des inondations de 2022 aux changements climatiques.
PHOTO ASIM HAFEEZ, THE NEW YORK TIMES
Un troupeau de moutons guidé par des bergers, alors que le vent soulève du sable.
En 2022, M. Khaliq a dû marcher dans l’eau jusqu’à la poitrine pour sauver sa famille et son bétail. Une grande partie de la région était submergée. Les villages étaient devenus un chapelet d’îles, accessibles seulement par bateau. Des familles avaient eu du mal à trouver des endroits assez secs pour y enterrer leurs morts.
La catastrophe de 2022 a causé des dommages de 30 milliards de dollars au Pakistan. La famille et les voisins de M. Khaliq n’ont pas encore fini de s’en remettre.
« Chaque inondation nous oblige à emprunter et à tout recommencer », déplore M. Khaliq, père de 10 enfants.
Dans les maisons en terre crue où vit sa famille élargie, on voit encore les marques d’eau sur les murs. Une partie de la propriété est en ruine. Quand l’eau s’est retirée, elle a laissé derrière elle du sel qui a altéré la fertilité du sol. M. Khaliq affirme n’avoir presque rien récolté durant deux ans.
PHOTO ASIM HAFEEZ, THE NEW YORK TIMES
Des ouvriers travaillent dans une briqueterie sous un soleil de plomb à Dadu.
« Certaines familles mettent deux générations pour s’arracher à la pauvreté, mais une inondation peut détruire des décennies de progrès en quelques jours », a déclaré le 17 mai Musadik Malik, ministre du Changement climatique du Pakistan, au Forum urbain mondial, une conférence de l’ONU.
Entre les inondations, il y a eu des sécheresses.
« La météo est devenue notre plus grande peur. Pas assez de pluie, pas de récoltes ; trop de pluie, tout ce que nous avons est détruit. » Abdul Khaliq, cultivateur
Les récoltes sont imprévisibles et la hausse du prix du carburant affecte le coût de l’irrigation, du transport et de l’équipement agricole. Certains fermiers qui plantaient coton, riz et oignons pourraient désormais dépendre d’une seule récolte de blé. Beaucoup d’hommes cherchent du travail saisonnier à Karachi et dans d’autres villes.
Un labeur de patience
Chez les Khaliq, femmes et enfants passent de longues heures à tresser des fibres de plantes sauvages pour en faire de la corde. Ce labeur lent et minutieux leur rapporte à tous un total de 3 $ par jour.
PHOTO ASIM HAFEEZ, THE NEW YORK TIMES
Une femme faisant tourner une machine à tresser de la corde près du village de Mazar Khan Jiskani, dans le district de Dadu
Le matin, avant les chaleurs, ils sortent travailler avec une machine à tresser manuelle. Quand la température monte, ils se déplacent à l’intérieur, à l’ombre, et travaillent sous un petit ventilateur alimenté à l’énergie solaire. Il faut attendre que la batterie ait absorbé assez d’énergie solaire pour produire de l’électricité.
Dans des dizaines de villages de Dadu, l’électricité n’a jamais été complètement rétablie après les inondations de 2022. Les pannes peuvent durer de 14 à 18 heures par jour.
« Durant les pannes, les panneaux solaires apportent un certain répit », explique M. Khaliq.
Mais pour la plupart des familles de Dadu, les batteries capables de faire tourner un ventilateur sont hors de prix. M. Khaliq paie la sienne en versements mensuels de 4 $, qu’il obtient en vendant le lait de ses deux buffles.
Les récentes tempêtes de sable posent un nouveau problème.
« Les panneaux solaires sont sur le toit. Chaque fois qu’il vente fort, j’ai peur qu’ils soient endommagés. Si quelque chose arrivait, je ne sais pas comment je trouverais l’argent pour les remplacer. » Abdul Khaliq, cultivateur
Par ailleurs, l’eau est devenue plus rare. Dès 2010, dans plusieurs villages, les puits, les usines de purification et les stations de pompage ont été submergés par une inondation d’eau contaminée. Le système n’a jamais été entièrement réparé. Les gens doivent donc acheter de l’eau potable et de la glace.
PHOTO ASIM HAFEEZ, THE NEW YORK TIMES
Des enfants se rafraîchissent dans un étang, près de la maison d’Abdul Khaliq.
« Les changements climatiques mettent notre capacité de survie à l’épreuve », affirme Mashooque Birhmani, directeur de l’OSBL indien Sujag Sansar. « Ça expose toutes nos fragilités : gouvernance, agriculture, électricité, eau, santé et capacité de gagner sa vie. »
Quand il pense à l’avenir, M. Khaliq s’inquiète surtout pour ses enfants : « Je ne sais pas s’ils pourront encore vivre de cette terre, ici à Dadu, ou s’ils devront chercher un avenir ailleurs. »
Cet article a paru dans le New York Times.
Source : La Presse (Canada)
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com



