« Le Sénégal est le territoire de la littérature féminine, et de la réflexion »

ALAIN MABANCKOU, ÉCRIVAIN CONGOLAIS, PRofesseur À L’UNIVERSITÉ DE CALIFORNIE (UCLA-USA)

Le Soleil  – Alain Mabanckou, Grand Prix de littérature Henri Gal de l’Académie française qui récompense l’ensemble de son œuvre, rend hommage au Sénégal et à ses grandes personnalités des Lettres.

GENÈVE – Alain Mabanckou a rendu hommage au Sénégal et à sa littérature, dans un entretien exclusif, à la Société de Lecture de Genève, bastion de la littérature mondiale, fondée en 1818, dans les pures traditions des sociétés de lecture du siècle des Lumières. L’écrivain congolais est venu y présenter son dernier roman, « Ramsès de Paris » (Le Seuil). Pour Pr Mabanckou, les grands textes de la littérature africaine viennent de ces grands auteurs qu’ont été les Senghor, Cheikh Hamidou Kane, jusqu’aux nouvelles générations comme ses « petits frères », notamment Mohamed Mbougar Sarr.

« J’ai toujours aussi apprécié, de près ou de loin, le fait que le Sénégal ait été à la pointe de la littérature féminine, en ces années 70 », dit-il. Dans cette décennie 1970-1980, nous avons Mariama Bâ qui fait « Une si longue lettre »,avant plus tard « La grève des bàttu » et « Le jujubier du patriarche » d’Aminata Sow Fall, etc. « Le Sénégal a porté le féminisme littéraire à un sommet rare », souligne l’auteur.

Dans ce sens, beaucoup ne rendent certainement pas justice à cette littérature car, au fond, des femmes comme Ken Bugul ou d’autres écrivaines ouest-africaines comme Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire), analyse l’auteur, si elles écrivent, aujourd’hui, c’est qu’il y a eu les Aminata Sow Fall, les Mariama Bâ, etc.

Le Sénégal est le territoire de la littérature féminine mais aussi le territoire de la réflexion avec « L’Aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane, de la poésie avec Léopold Sédar Senghor et des plus grands poèmes d’Afrique comme « Souffles » in « Leurres et Lueurs (Présence Africaine, 1960) de Birago Diop et ses « Comptes d’Ahmadou Kumba (1947). (Ndlr : Il récite de mémoire « Souffles », poème intemporel !).

Interrogés sur les propos de l’écrivain congolais, la professeure Ndiémé Sow de l’Université Ahmadou Mactar Mbow souligne: « c’est un message émouvant d’un grand professeur qui symbolise la littérature panafricaine, qui connaît parfaitement la littéraire sénégalaise, à travers les âges, les sexes et les genres.

« Il a une excellente culture de la littérature Sénégalaise » renchérit son collègue le professeur Moustapha Mbengue de l’Ebad.

L’écrivaine sénégalaise, Nafissatou Dia, se réjouit: « C’est un bel hommage à notre littérature et à nos grands auteurs ».

Ce qui fait dire au professeur Ibrahima Wane de l’Ucad : « C’est un témoignage très important qui rappelle le leadership historique du Sénégal sur le plan culturel ».

Fils unique, issu du quartier de Voungou, à Pointe-Noire (Congo-Brazzaville), Alain Mabanckou, l’enfant solitaire qui se parlait à lui-même, a transformé, en grandissant, ses monologues en un grand village littéraire mondial qui séduit au-delà de l’espace francophone. La maman du professeur-écrivain voulait que son unique enfant soit avocat ou juge, convaincue que cela « lui permettrait notamment d’obtenir une meilleure place au marché où elle est vendeuse d’arachides ».

Littérature et poésie contre plaidoirie

L’enfant s’exécuta et entreprit des études de droit. Il obtient, à 22 ans, une bourse et s’envole pour Paris. « Ses cahiers de poésie sous le bras », la fidélité au vœu de la maman est rompue à la mort de cette dernière alors qu’Alain entamait pourtant le Certificat d’aptitude à la profession d’avocat.

Le feu de l’écriture brûlait l’enfant de Pointe Noire qui, après un stage juridique dans le groupe Suez-Lyonnaise des Eaux, publie son premier roman, Bleu-Blanc-Rouge (1998). Alors que l’Equipe de France remporte la Coupe du monde de football, le Congolais est sacré Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire.

Il a vite développé un amour pour la poésie. Il lisait des poèmes et en écrivait, notamment à ses conquêtes amoureuses de l’époque. « Il lui arrivait de rédiger le même poème à trois personnes différentes, mais en changeant simplement de nom à chaque fois ».

Il avait bien compris que le poète était là pour charmer, selon l’avocate Caroline Turrettini, en présentant Alain Mabanckou et son dernier roman « Ramsès de Paris », qui suit le destin de Berado, prince de Zamunda, qui a quitté le Congo pour rejoindre à Paris son mentor, Benoît, autre Congolais! « Une célébration de l’universalité de l’exil et la beauté des sentiments humains ».

Une sorte d’autobiographie de l’un des plus grands intellectuels congolais de notre temps. C’est son père adoptif, dit-on, qui lui fait découvrir la lecture. Ce dernier travaillait en tant que réceptionniste dans un hôtel à Pointe-Noire et des touristes européens laissaient souvent derrière eux, en rentrant, leurs livres qui ne rentraient pas dans les malles, rappelle Turrettini.

« Son père les récupérait et les ramenait à la maison dans l’espoir de les lire lorsqu’il prendrait sa retraite ». Il lui était interdit de s’en approcher, mais dès que le père avait le dos tourné, Alain en profitait pour plonger le nez dedans.

Mabanckou dit qu’il pensait qu’il fallait lire les livres dans l’ordre alphabétique, et que s’il lui arrivait à lire Zola, il aurait lu tous les livres du monde.

Alain Mabanckou a 60 ans. Il semble ne pas les faire avec son allure de « sapé comme jamais » et son rire de tonnerre. Cet écrivain est « un monument de talents, d’intelligence, d’humour et de sagesse. Il charrie en lui l’âme de l’Afrique. C’est un homme charismatique et flamboyant : toujours bien sapé sans afficher de marques ostentatoires ; il arbore autant les couleurs vives sur lui qu’en lui », nous confie Emmanuel Tagnard, directeur culturel de la Société de Lecture.

Professeur de littérature française à l’Université de Californie/Los Angeles (Ucla) depuis 20 ans, il est l’une des grandes voix de l’Afrique francophone aux États-Unis. « Il cherche toujours à explorer et valoriser ses propres racines tout en étant ouvert et curieux des autres communautés. Sa langue est riche d’originalité et d’enseignements », poursuit Tagnard.

«Outre les différents couvre-chefs qu’il porte chaque jour, il est décidément un homme aux multiples casquettes ».

La plupart de ses romans sont imprégnés de sa langue maternelle et de sa culture africaine. Il reste très engagé dans la perception que l’on a de la littérature africaine. « Il lutte contre cette ghettoïsation, entre la littérature française et la littérature francophone ».

En 2016, il est le premier écrivain à intégrer la chaire de création artistique du Collège de France. Il y enseigne l’Afrique, son histoire et sa littérature. Inédit. Là encore, c’est un succès, car le premier cours qu’il y donne rassemble plus de 1.500 personnes.

Ses huit leçons ont été reprises et publiées en 2021 par les éditions Grasset sous le titre Huit leçons sur l’Afrique.

Les États-Unis, c’est un coin depuis lequel Alain Mabanckou regarde « les empreintes de ses errances ».

En 2022, il se lance dans un nouveau projet, le documentaire. Scénariste et acteur, il prête sa voix au film « Noirs en France » qui a été le documentaire le plus vu cette année-là (+7 millions de téléspectateurs sur France2).

Alain Mabanckou est auteur de plus de quatorze romans dont « Verre Cassé » (2005), « Mémoires de porc-épic » (prix Renaudot en 2006), « Demain j’aurai vingt ans » (Prix George Brassens en 2010), « Lumières de Pointe-Noire », ou encore « Petit piment » en 2015 (finaliste de l’International Booker Prize).

El Hadji Gorgui Wade NDOYE (Correspondant permanent)

Source : Le Soleil (Sénégal)

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