– Ce bourdonnement, Amna Mohammed El-Haj le connaît trop bien. Chaque fois, les drones lui confèrent cette sensation « terrifiante » d’être une « souris » menacée par un oiseau de proie. Pendant près d’un an et demi, à El-Fasher, la maraîchère de 45 ans a craint le survol incessant de ces engins de mort au-dessus de la capitale du Darfour du Nord jusqu’à sa chute, le 26 octobre 2025, aux mains des Forces de soutien rapide (FSR).
Aujourd’hui réfugiée à El-Obeid, à son tour cernée par les milices, elle a l’impression d’être sur le point de revivre « le pire cauchemar de sa vie ». « Nous avons déjà connu dix-mois mois de siège à El-Fasher, c’était indescriptible. La faim, la soif, la menace permanente du ciel, des milliers de morts rongés par la faim, tués par les bombes, assassinés à bout portant », se souvient celle qui est parvenue à fuir les paramilitaires avec 17 personnes de sa famille élargie.
En conquérant El-Fasher, soit les derniers pans de la région occidentale du Soudan qui échappait à leur contrôle, les FSR commandées par Mohammed Hamdan Daglo, alias « Hemetti », se sont adonnées à des massacres de masse qui pourraient avoir fait jusqu’à 60 000 morts en quelques jours. Partis à pied à travers la campagne désertique, convoyés à dos d’ânes puis à l’arrière de pick-up, El-Haj et ses proches ont fini par atteindre El-Obeid après des semaines d’errance sur les routes de contrebande.
« Les miliciens nous ont frappés, humiliés, tenus en joue avant de nous laisser partir. Au check-point, ils tuent celui qui est devant toi et derrière toi, et toi tu as la vie sauve, sans savoir pourquoi. Nous avons trouvé un refuge à El-Obeid, mais je ne trouve plus le sommeil », poursuit cette femme hantée par les attaques de drones quotidiennes.
Les drones frappent partout
Les FSR ont désormais la capitale du Kordofan du Nord, El-Obeid, en ligne de mire et resserrent leur étau. Verrou stratégique au cœur d’une région riche en ressources agricoles et pétrolifères, la cité qui comptait 500 000 habitants avant le début de la guerre en 2023 est défendue par l’armée régulière, aux ordres du général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane, parvenue en 2025 à repousser les FSR une cinquantaine de kilomètres plus loin et à rouvrir l’unique route d’approvisionnement de la ville, vers la province du Nil Blanc, qui la relie au reste du pays.
Le vent pourrait être sur le point de tourner. « On s’attend à une attaque imminente des FSR. Si la route est coupée, nous serons pris au piège comme des rats, comme à El-Fasher. Pourquoi le scénario serait-il différent ? », s’alarme-t-elle.
Les paramilitaires entreprennent à El-Obeid de paralyser la vie quotidienne par des bombardements réguliers. « Ces dernières semaines, les drones frappent partout. Ils ne visent plus seulement les garnisons de l’armée, mais les stations d’essence, les transformateurs électriques, les réservoirs d’eau, les hôpitaux et désormais des missiles tombent sur des écoles, des camps de déplacés et des quartiers résidentiels », renchérit Taysir Mohammed, une professeure âgée de 27 ans.
Cette bénévole dans une association de quartier voit les cantines communautaires fermer les unes après les autres. « Depuis deux jours, on ne cuisine plus. Les prix grimpent. Depuis trois mois, il n’y a plus d’eau potable. Aujourd’hui, on fait la queue pendant deux jours pour un jerrican ou même une bouteille d’eau salée, puisée dans des puits, pouvant causer des maladies. Nous avons soif. Nous n’allons plus pouvoir tenir longtemps », déplore-t-elle.
Plongée dans le noir
Samedi 20 juin, un réservoir d’eau potable a été ciblé, faisant plusieurs victimes. Lundi 22 juin, un drone a bombardé le camp de déplacés d’El-Mohad. Mardi 23, un autre a frappé une école. Les difficultés d’accès au terrain ne permettent pas d’établir un bilan précis des pertes civiles. La commission soudanaise pour l’aide humanitaire à El-Obeid n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.
Depuis une dizaine de jours, l’électricité a été coupée. Le soir, El-Obeid est plongée dans le noir. Le jour, confrontée à une pénurie généralisée de carburant, une cité entière se déplace à pied. Sur le chemin de l’hôpital universitaire, Ahmed Saddiq, étudiant en chirurgie, serre les poings dans ses poches. « Je me dis qu’à tout moment ça peut être la fin », confie-t-il au Monde dans un message vocal.
L’autre jour, le jeune homme a failli y passer lorsqu’un missile s’est abattu à quelques mètres de l’autre côté de la rue. Un mort, plusieurs blessés. Il s’est rué pour prodiguer les premiers soins. « A l’hôpital, de plus en plus de personnes meurent faute de moyens, de matériel ou de personnel soignant. Parmi ces derniers, beaucoup ont fui », poursuit Ahmed Saddiq.
« L’armée se montre rassurante »
« Un assaut pourrait être imminent mais nous ne savons pas vraiment ce qui se trame au-dehors de la ville. L’armée se montre rassurante. Elle est déployée autour d’El-Obeid », se persuade Mona Adil, présentatrice à la radio locale. Elle continue à se rendre quotidiennement dans les studios pour garder un semblant de vie normale.
Depuis le mois de février 2025, l’armée soudanaise a entrepris de fortifier la cité et de creuser des tranchées dans les campagnes environnantes. Les Forces armées soudanaises (FAS) peuvent compter à El-Obeid sur la 5e division d’infanterie, connue sous le nom de « Hajjana » – ancien régiment de chamelier aujourd’hui équipé de blindés légers et rapides – et disposent d’une défense anti-aérienne, de brouilleurs, d’une flotte de drones, ainsi que d’une couverture aérienne depuis les bases de Kosti ou de Khartoum.
« Le peuple d’El-Obeid tient bon. Ses fils sont prêts à défendre la ville. Tous les hommes en âge de se battre, et tous ceux qui ont réchappé aux massacres et se sont fait dégager de chez eux à l’ouest du pays par la milice, tiennent une arme. Ils sont prêts à mourir pour défendre El-Obeid », se convainc pour sa part Mohammed Hassan, commerçant et notable de la ville. Contactée par Le Monde, une source sécuritaire à Port-Soudan reconnaît pourtant que la situation à El-Obeid est « critique ».
« Si le gouvernement central et l’armée restent les bras croisés et n’envoient pas de renforts supplémentaires, il y a de grandes chances que la ville tombe aux mains des paramilitaires », prédit-il en ajoutant que selon le renseignement de l’armée, les FSR ont acquis récemment de nouveaux stocks d’armes sophistiquées de la part des Emirats arabes unis.
Les Emirats arabes unis avec les FSR
« Pour le moment, les FSR n’ont pas intérêt à lancer une attaque terrestre directe. Elles adoptent plutôt la tactique de siège prolongé – la faim, les pénuries, les bombardements – utilisée par le passé à l’ouest du Soudan. Elles se soucient peu des condamnations internationales, sachant que les Emirats arabes unis les protégeront ou gagneront du temps. Cela forcera la communauté internationale à accepter la réalité de facto imposée sur le terrain par les FSR, comme cela s’est produit précédemment au Darfour », analyse Jihad Mashamoun, chercheur spécialisé sur le Soudan et la Corne de l’Afrique.
Si les autorités tentent de dissimuler son ampleur, un exode de population a déjà commencé depuis El-Obeid vers l’est du pays. Si la ville venait à tomber aux mains des FSR, les paramilitaires se retrouveraient à nouveau aux portes de l’Etat du Nil Blanc et de la capitale, Khartoum.
Face à une situation volatile et au sort incertain des près de 500 000 habitants d’El-Obeid, les organisations internationales poussent leurs premiers cris d’alarme. Les condamnations internationales répétées pendant les cinq cent jours de siège d’El-Fasher, n’ont pourtant pas permis d’empêcher l’un des massacres les plus meurtriers de ces dernières décennies.
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