Mondial 2026 : micro ouvert pour le racisme ordinaire

So FootUn Mondial à 48 était la promesse d’une compétition ouverte à tous et d’une certaine acceptation de l’autre, mais certains anciens joueurs, Bastian Schweinsteiger en tête, se sont livrés à des déclarations racistes prouvant tout le contraire. En 2026, certains pensent encore que la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Ghana jouent de la même manière pour des raisons ethniques et géographiques. Le racisme ordinaire à la sauce footballistique.

À 41 ans, on pourrait envisager que Bastian Schweinsteiger soit un homme bien de son époque, plus progressiste que ceux de la génération précédente, mais un poil réac sur certains sujets de société. L’ancien international allemand a finalement mis les pieds dans le plat et a révélé son vrai visage durant le Mondial, en direct à la télévision, en estimant que le « football africain » est « parfois peu orthodoxe, un peu sauvage, pas tout à fait aussi tactique ». Une déclaration née d’un racisme ordinaire qui persiste autant dans le foot que dans d’autres sphères, et évidemment fausse.

Face au tollé, Schweinsteiger s’est défendu de tout racisme dans un communiqué publié par la chaîne de télévision publique ARD : « Je parlais de football, pas de personnes. C’est une analyse footballistique. Ni plus ni moins. Je n’avais absolument aucune intention d’offenser qui que ce soit. » Le coordinateur des sports de la chaîne, lui, a assuré qu’il « ne pouvait déceler aucune forme de racisme dans ces propos ni dans le choix des mots » de l’ancien du Bayern qui a « exprimé ses attentes concernant le style de jeu de l’équipe ivoirienne ». Les mots employés sont, au mieux, très maladroits et pas adéquats.

« Je ne suis pas raciste, mais… »

Reste que la Nationalmannschaft venait d’être sérieusement accrochée par la Côte d’Ivoire (2-1) dans un match où Émerse Faé a tenu la dragée haute à Julian Nagelsmann, mais surtout parce qu’il est évident que des équipes ne se ressemblent pas sous prétexte que les pays sont frontaliers. « J’ai été déçu par l’homme quand j’ai entendu ces commentaires, a réagi le sélectionneur ivoirien après la qualification des siens pour les seizièmes de la Coupe du monde. Quand vous connaissez le foot comme lui, c’est bizarre d’avoir des propos de ce genre, qu’on peut qualifier sans langue de bois de racistes. Chacun a le droit de dire ce qu’il pense, mais je ne suis pas d’accord avec lui. On peut juste montrer sur le terrain que le foot africain, c’est aussi beaucoup de technique et de tactique. Je ne sais pas trop ce qu’il avait dans la tête… »

Je ne suis pas d’accord avec lui. On peut juste montrer sur le terrain que le foot africain, c’est aussi beaucoup de technique et de tactique.

Émerse Faé, répondant à Bastian Schweinsteiger

Malheureusement, Schweinsteiger n’est pas le seul à le penser. Rade Bogdanović, ancien international yougoslave âgé de 56 ans, a défrayé la chronique en se servant de l’expulsion du Belge Nathan Ngoy contre l’Iran pour balancer d’autres insanités : « J’ai toujours dit que ces joueurs, et je ne suis pas raciste, mais les joueurs noirs n’ont pas la concentration pour tenir plus de 60 à 80 minutes. » Il a sans doute été surpris de voir le Ghana, le Cap-Vert et la République démocratique du Congo arracher des nuls aux forceps contre l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal.

Une évolution depuis près de dix ans

Ce racisme ordinaire amène à penser que les joueurs maghrébins sont uniquement des dribbleurs bons à lâcher des « ich, ich » à chaque geste, qu’un milieu défensif noir est bien incapable d’être créatif et que les Asiatiques sont tous parfaitement disciplinés. L’ouverture d’un Mondial à 48 pays, dont dix africains pour la première fois, était pourtant l’occasion idéale d’observer plus attentivement et de se rendre compte rapidement qu’ils n’ont pas grand-chose à voir entre eux. Longtemps écœurante pour sa défense de fer, l’Égypte se découvre de plus en plus, l’Afrique du Sud de Hugo Broos, elle, s’est révélée capable d’une mue tactique pendant la phase de groupes pendant que l’Algérie a, depuis plusieurs années, balayé sa fougue offensive pour un jeu plus restrictif.

Faé pas ci, Faé pas ça.
Faé pas ci, Faé pas ça.

Si Schweinsteiger, Bogdanović et ceux qui clament de telles inepties sur leur canapé, mais sans micro de télévision devant eux, avaient regardé les dernières éditions de la CAN, ils se seraient rendu compte qu’elle a de plus en plus des airs d’Euro – autre compétition où la France n’a rien à voir avec l’Espagne malgré des frontières communes, tout comme l’Islande et la Norvège ne se ressemblent pas. La principale évolution est survenue dans les années 2010, quand Aliou Cissé (2015), puis Djamel Belmadi (2018), ont respectivement pris la tête du Sénégal et de l’Algérie, les emmenant d’ailleurs sur le toit du continent. Ont suivi Walid Regragui au Maroc, atteignant les demi-finales du Mondial 2022, et Émerse Faé en Côte d’Ivoire. Le point commun de ces sélectionneurs est d’avoir été biberonnés au foot européen comme joueurs tout en connaissant parfaitement les spécificités de ces pays pour avoir porté le maillot des équipes nationales. Ainsi naît une identité aussi multiculturelle qu’unique.

Si Faé est monté au créneau pour fustiger les propos de Schweinsteiger, les autres acteurs de la Coupe du monde se sont encore montrés trop frileux. Interrogé sur un supposé manque de concentration des équipes africaines, Pape Thiaw avait répondu poliment, alors que son gardien, Mory Diaw, n’avait pas jugé bon de donner son avis. « Malheureusement, ces actes racistes ne sont pas le fruit du hasard. Le football est le miroir de la société, mais il y a aussi une volonté de dépolitiser le football, de le codifier, regrettait Bryan Dabo dans So Foot, en mars dernier. On fait en sorte que les acteurs de ce sport se contentent de taper dans un ballon. Aujourd’hui, les footballeurs “engagés” sont de plus en plus rares et, dès qu’ils le sont, ils sont immédiatement réprimandés non seulement par leur club, les fédérations, mais aussi dans les médias, et même par la classe politique. On te fait comprendre une chose : sois footballeur et tais-toi. C’est triste à dire, mais les joueurs sont devenus plus lisses, car beaucoup ont peur de parler, de dénoncer certains problèmes liés au foot mais pas seulement. Pourquoi ? Car ils connaissent les répercussions. » Contrairement à ceux coupables de déclarations racistes, toujours plus nombreuses et libres.

Enzo Leanni

Source : So Foot (France)

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