Dans un modeste quartier de Nouakchott, derrière une porte usée par le vent et le sable, vit Cheikh. Pourtant, peu de passants savent qu’il fut autrefois une plume respectée, un journaliste dont les mots ouvraient des portes et construisaient des réputations. Aujourd’hui retraité, il vit dans une précarité presque invisible, comme si le temps et les hommes avaient décidé d’effacer jusqu’au souvenir de ses services rendus.
En effet, pendant des décennies, Cheikh a écrit pour les autres. Des billets d’analyse, des portraits flatteurs, des articles de fond soigneusement élaboré pour mettre en lumière des cadres, des responsables et des personnalités qu’il croyait sincèrement porteurs d’espoir pour le pays. Il écrivait ainsi avec conviction, persuadé que ses textes accompagnaient un changement possible, une évolution des mentalités et de la gouvernance.
À l’époque, son téléphone sonnait d’ailleurs sans cesse. Les sollicitations arrivaient de partout, car on recherchait sa plume élégante, sa capacité à donner de l’épaisseur à un discours, à façonner une image publique, ou encore à transformer un responsable ordinaire en figure d’avenir. Cheikh croyait alors à la loyauté, à la reconnaissance, bref, à cette mémoire morale que les hommes de pouvoir promettent souvent sans jamais la garantir.
Mais les années ont passé
Peu à peu, les visages qu’il défendait ont changé de ton. Certains ont accédé à de hautes fonctions, tandis que d’autres ont rejoint des sphères influentes. Beaucoup ont simplement oublié celui qui les avait accompagnés dans l’ombre. Dès lors, le journaliste qui rédigeait des textes valorisants pour soutenir leurs ambitions est devenu un nom lointain, parfois même embarrassant.
Cheikh garde pourtant en mémoire ces soirées de rédaction interminables, ces articles écrits dans l’urgence pour défendre tel ministre attaqué, pour redorer l’image de tel directeur contesté, ou encore l’obligation de supprimer un article à la hâte parce qu’il ne plaisait pas à tel diplomate influent. Il se rappelle surtout les promesses discrètes : « Nous ne t’oublierons jamais », lui disait-on souvent.
Aujourd’hui, malheureusement, ces phrases résonnent comme un écho cruel
Dans son regard fatigué, se lit une amertume profonde, mais aussi une forme de lucidité tardive sur les mécanismes du pouvoir et de l’opportunisme. Car en Mauritanie, constate-t-il avec tristesse, la critique semble parfois plus rentable que la loyauté. De fait, ceux qui dénoncent avec virulence deviennent souvent fréquentables dès qu’ils changent de camp. Certains critiques acharnés d’hier se retrouvent ainsi propulsés à des postes de responsabilité après de spectaculaires retournements politiques.
À l’inverse, ceux qui ont consacré leur énergie à défendre, soutenir ou valoriser des responsables finissent inévitablement par être relégués dans l’oubli.
Désormais, Cheikh n’accuse plus vraiment : il observe. Il raconte simplement une réalité qu’il estime partagée par de nombreux journalistes, intellectuels ou militants ayant cru que la fidélité politique ou humaine pouvait constituer une forme de capital moral durable.
C’est pourquoi son histoire dépasse son cas personnel. Elle interroge la place accordée aux hommes de plume dans une société où l’information est souvent consommée puis oubliée avec une rapidité brutale. Par ailleurs, elle pose la question de la reconnaissance dans les sphères du pouvoir : que deviennent ceux qui ont servi dans l’ombre lorsque les lumières s’éteignent ?
Dans le silence de sa retraite précaire, Cheikh continue parfois d’écrire quelques lignes dans un vieux cahier. Non plus pour glorifier des responsables, mais plutôt pour tenter de comprendre comment les convictions peuvent se dissoudre dans les calculs, et comment les fidélités deviennent fragiles dès que les intérêts changent de direction.
En définitive, son histoire ressemble à celle d’une génération de journalistes qui croyait encore que les mots pouvaient créer des ponts durables entre les hommes. Elle rappelle surtout qu’au-delà des discours officiels et des carrières politiques, il existe des oubliés du système : ces artisans de l’ombre qui ont contribué à fabriquer des images, des réputations et des parcours… Avant d’être eux-mêmes effacés du récit national.
Ahmed Ould Bettar
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