Mauritanie – « Sortir d’une conception des études qui sépare la tête de la main, le savoir du travail, le passé du réel »

Notre problème éducatif, dans nos sociétés, ne saurait se réduire au fait d’avoir produit trop de littéraires et pas assez de scientifiques. Il est plus profond : il tient à notre rapport à la formation et au travail.

Pourquoi est-ce que je me forme, et pour quoi faire ? La difficulté prend sa source dans des causes plus ancrées ; souvent subtiles. Nous avons longtemps dévalorisé le travail manuel (je ne parle pas des personnes du terroirs mais des villes et structures sociales qui se sont construites autour des capitales ; disons même greffées !)comme si penser était plus honorable, valorisant que faire, comme si le travail de l’esprit était plus remarquable que celui de la main. Pourtant, à quoi sert la technique sans la main qui la met en œuvre ? Cette génération commence néanmoins à sortir de ce vieux réflexe. Le bureau climatisé, la voiture climatisée, la maison climatisée… ne sont plus un repère pour beaucoup d’apprenants. Il y a des formations réputés et rentables. (Encore heureux d’aller dans ce sens quand on voit les délestages en Mauritanie).

D’ailleurs, à Nouakchott, les meilleurs élèves des lycées techniques sont parfois recrutés par la SNIM ou d’autres entreprises avant même la fin de leur formation. Ils comprennent que se former, c’est aussi acquérir une capacité réelle à travailler et à produire. Mais il ne faut pas, pour autant, opposer la technique aux sciences humaines. L’homme ne se réduit pas à ce qu’il fabrique. Il faut aussi comprendre sa culture, ses rapports aux autres, son histoire et les transformations du monde. Les sciences humaines ont donc leur place, à condition qu’elles ne deviennent pas un refuge. Elles doivent nous donner les outils pour comprendre le monde, plutôt que devenir un refuge qui nous en éloigne. Cela doit alors pousser à abandonner le culte du folklore : beaucoup de généalogie, beaucoup de récits sur le passé, mais trop peu d’outils pour comprendre et affronter le présent. Comprendre son histoire est nécessaire, mais l’étude du passé ne peut véritablement avoir de sens que si elle nous aide à mieux lire le présent et à préparer l’avenir. L’enjeu est là : sortir d’une conception des études qui sépare la tête de la main, le savoir du travail, le passé du réel.

Cette conception du savoir se retrouve naturellement dans ce que nous demandons à l’école. Le problème est aussi dans ce que nous demandons à l’école. Nous lui demandons souvent de produire des diplômes avant de lui demander de produire des compétences. On mesure la réussite par le nombre de diplômés, rarement par ce qu’ils savent réellement faire. Il faut changer cela. Une formation doit ouvrir un chemin : vers un métier, vers la recherche, vers l’enseignement, vers l’entreprise ou vers la création. Donc, cela suppose de regarder enfin nos besoins tels qu’ils sont. Nous avons besoin d’ingénieurs, de techniciens, d’enseignants, de chercheurs, mais aussi de personnes capables de penser notre société, de comprendre ses mutations et de les accompagner. Ainsi, le problème n’est donc pas de savoir quelle filière est supérieure aux autres. L’enjeu est de savoir si ce que nous apprenons nous rend capables de faire quelque chose.

Mais pour répondre réellement à cette question, il ne suffit pas de regarder les programmes et les diplômes. Il faut aussi regarder ce que notre système de formation produit concrètement comme profils, comme métiers et comme rapports au travail. Car une société qui valorise certains savoirs plus que d’autres finit nécessairement par produire une hiérarchie entre les métiers. Il faut donc aussi regarder la structure même de nos formations. Aujourd’hui, nous produisons beaucoup plus de cols blancs (administrateurs, les emplois de bureau) que de cols bleus (techniciens, mécaniciens, électriciens, soudeurs, agents de maintenance, opérateurs, installateurs, artisans, réparateurs), sans oublier les agriculteurs, les pêcheurs, comme si l’avenir consistait nécessairement à travailler derrière un bureau. C’est une mentalité de colonisé et de personnes qui pensent à travers le statut social ; pire que cela, le rang social ou l’appartenance identitaire ne devraient jamais déterminer la valeur que nous accordons à un métier. Or le monde qui vient, notamment avec l’intelligence artificielle, va nous obliger à rééquilibrer cette relation au travail. Une partie des tâches intellectuelles routinières pourra être automatisée ; cela rendra d’autant plus précieuses les compétences qui exigent de la présence, du geste, du diagnostic et de l’intervention dans le réel.

En grosso modo, cette évolution ne signifie pas seulement qu’il faudra davantage de techniciens. Elle signifie aussi qu’il faudra des professionnels capables de dépasser les frontières étroites de leur spécialité. Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir-faire, mais aussi de savoir comprendre. Il faut donc redonner toute sa place aux métiers techniques tout en apprenant surtout à être pluridisciplinaire. On ne peut plus être simplement technicien, ingénieur ou expert d’un domaine sans être capable de comprendre ce qui se passe autour de soi, de poser un premier diagnostic et, lorsque c’est possible, de réparer soi-même. L’expertise ne devrait pas nous éloigner du réel, mais nous en rapprocher. On sera tous d’accord qu’un ingénieur qui ne sait rien faire en dehors de sa spécialité reste un spécialiste. Celui qui comprend, diagnostique et sait aussi faire est déjà autre chose. Cette exigence de pluridisciplinarité ne concerne d’ailleurs pas seulement les métiers techniques. Elle vaut aussi pour les professions que nous considérons comme les plus intellectuelles ou les plus spécialisées. Même le médecin doit avoir une formation en psychologie de la santé, anthropologie de la santé, sociologie de la santé pour ne pas voir son patient comme une machine biologique, mais comme un être humain avec une dimension sociale. Je crois donc qu’il est urgent de retrouver une conception sérieuse de la formation et de changer la donne.

 

 

Souleymane Sidibé

 

 

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