LA XÉNOPHOBIE NE COMMENCE JAMAIS PAR LA VIOLENCE. ELLE COMMENCE PAR UN CHIFFRE FAUX.

Ce que le Collectif des associations contre la xénophobie est venu dire à Dakar, le 3 septembre 2026.

Le 3 septembre, à Dakar, des Sénégalais ont réuni la presse pour défendre des Guinéens. Pas contre leur pays. Au nom de leur pays. Il faut savoir ce qui les a décidés à le faire. À la veille du 15 juillet, des vidéos circulaient au Sénégal. Elles appelaient à s’en prendre aux Guinéens, notamment peuls, et à leurs commerces. Le geste n’a pas suivi. Mais le mot était sorti, et un mot qu’on laisse prospérer finit toujours par chercher une main. L’Afrique en connaît le prix.

Au Rwanda, on n’a pas commencé par tuer. On a commencé par nommer. Inyenzi, le cafard. Une radio répétait le mot, des journaux l’imprimaient, et pendant longtemps cela pouvait encore passer pour de l’outrance, le genre de démesure que des gens raisonnables ne prendraient jamais au sérieux. Puis vint 1994, et environ huit cent mille personnes furent tuées en une centaine de jours. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda n’a pas seulement jugé des militaires. Il a condamné les responsables d’une radio et d’un journal, parce que les mots qui préparent la persécution cessent d’être des opinions. Que l’on ne me fasse pas dire que le Sénégal est le Rwanda. Ce serait faux, et cela empêcherait surtout de comprendre ce qu’il y a à comprendre. Les sociétés qui basculent ne se sont jamais crues capables de basculer. Elles se pensaient raisonnables, hospitalières, protégées par leur histoire, et c’est pour cette raison même que les premiers signaux leur ont paru trop dérisoires pour qu’on s’en occupe.

Plus près de nous, en Côte d’Ivoire, la fracture n’est pas née dans la rue. Elle est passée par des colloques, des discours savants et un mot presque élégant, l’ivoirité, avec lequel des hommes instruits ont entrepris de définir ce qu’était un vrai Ivoirien. Sont venues ensuite les conditions d’éligibilité, les contrôles de papiers, les querelles foncières entre des familles qui cultivaient côte à côte depuis des décennies. L’ivoirité n’explique pas à elle seule les années de crise. Elle a fourni à la fracture son vocabulaire, et peu à peu sa justification. Le pays fut coupé en deux pendant près d’une décennie, et la Commission nationale d’enquête a recensé 3 248 atteintes au droit à la vie durant les cinq mois de la crise post-électorale. L’ironie est cruelle. La Côte d’Ivoire reconstruite, redevenue l’un des moteurs de la sous-région, comptait encore 22 % de résidents de nationalité étrangère au recensement de 2021. La présence étrangère n’avait donc jamais été le problème. Le problème avait été ce que la politique a choisi d’en faire.

Pourquoi des gens ordinaires, honnêtes, croyants, généreux, finissent-ils par prêter l’oreille à ce genre de discours ? Sûrement pas parce qu’ils seraient devenus stupides ou mauvais du jour au lendemain. C’est l’explication commode de ceux qui commentent les colères sans jamais avoir à les vivre. Ils écoutent parce qu’ils ont mal. Le chômage élargi mesuré par l’ANSD atteignait 22,9 % au premier trimestre 2026, et 28,4 % chez les jeunes.

Derrière ces pourcentages, il y a un homme de trente ans qui vit encore chez sa mère, qui ne peut pas se marier, à qui on répète depuis des années que son pays décolle et qui, autour de lui, ne voit toujours pas la piste. Ce qui le travaille n’est pas la haine de l’étranger. C’est l’humiliation. Et un jour arrive quelqu’un avec une explication remarquablement simple. Votre humiliation a un responsable. Il habite à deux rues, il tient une boutique, il réussit peut-être un peu mieux que vous, et surtout il n’est pas d’ici. Voilà ce que le populisme vend mieux que tout le reste. Pas une politique. De la dignité à crédit. Il rend à celui qui se sent abaissé la sensation immédiate d’être supérieur à quelqu’un, sans rien construire, sans rien réformer, sans produire le moindre résultat. Il lui suffit de désigner. C’est le produit le moins cher du marché politique, et celui qui trouve toujours preneur quand les temps se durcissent.

Au Sénégal, cette mécanique a trouvé son chiffre. Un responsable politique a affirmé publiquement que les étrangers représentaient presque la moitié de la population. Africa Check avait déjà vérifié l’affirmation en 2024 et l’avait jugée fausse, les données provisoires recensant alors 207 791 étrangers, soit 1,1 % de la population. Depuis, le rapport définitif du RGPH-5 a affiné le compte, avec 218 406 résidents déclarés de nationalité étrangère, soit 1,2 %. À peine plus d’un centième devient presque la moitié, en une phrase. Et la phrase voyage toujours plus vite que sa correction. Un État a parfaitement le droit de contrôler ses frontières, d’exiger des titres de séjour, de sécuriser son état civil, de réglementer l’occupation de l’espace public, de poursuivre les infractions et d’expulser lorsque la loi l’autorise. Cela s’appelle gouverner. Les organisations de défense des droits humains qui ont alerté en août ne demandaient d’ailleurs pas l’ouverture des frontières, elles réclamaient elles aussi l’application de la loi. Vouloir des règles n’est pas haïr, et qui refuse de l’admettre abandonne inutilement le terrain à ceux qu’il prétend combattre.

Mais le débat qui s’installe aujourd’hui va bien au-delà. On réclame l’application totale de la loi sur l’interdiction du droit du sol, et la formule a même été portée devant l’Assemblée nationale. Encore faut-il savoir de quel droit du sol on parle.

Le Sénégal ne connaît pas de droit du sol simple et général par lequel la seule naissance sur le territoire suffirait à conférer la nationalité. Son Code prévoit depuis 1961 un mécanisme de double droit du sol. L’article premier dispose qu’est sénégalais tout individu né au Sénégal d’un ascendant au premier degré qui y est lui-même né. Deux naissances successives sur le territoire, donc, et non une seule. Cette règle comporte en outre ses propres verrous, et personne n’en parle. Depuis 1970, le Gouvernement peut, dans les conditions prévues à l’article 2, s’opposer par décret au bénéfice de cette disposition lorsque l’intéressé avait à sa naissance une nationalité étrangère et l’a conservée. En 1979, le législateur est allé plus loin en excluant du bénéfice de l’article premier les personnes auxquelles une nationalité étrangère est attribuée d’office par la loi du pays dont leurs parents possèdent la nationalité. La réforme de 2013 n’a supprimé ni l’un ni l’autre. Quant au cas très particulier de l’article 3, celui du nouveau-né trouvé au Sénégal de parents inconnus, la loi lui attribue la nationalité quitte à ce qu’il cesse d’être sénégalais si, pendant sa minorité, une filiation étrangère est établie et qu’il possède la nationalité correspondante.

On peut être favorable ou hostile au double droit du sol. On peut vouloir le maintenir, le durcir ou le supprimer. Mais les mots ont un sens. Modifier le Code de la nationalité est une réforme législative, ce n’est pas appliquer une interdiction générale qui existerait déjà. Le droit positif est toujours plus précis que le slogan, et c’est précisément pour cela que le slogan préfère l’ignorer. Il faut également cesser de confondre deux choses que le droit distingue depuis toujours. L’état civil n’est pas la nationalité. Un acte de naissance établit un fait, il ne distribue pas une appartenance. La fraude documentaire est un problème sérieux et elle se combat par des registres fiables, des greffes contrôlés, des enquêtes et des poursuites. Mais un faux document reste un faux document. Il ne devient jamais une origine.

C’est ici que le débat change de nature. On ne demande plus seulement qui a le droit d’entrer. On commence à demander qui an encore le droit d’être des nôtres. L’histoire du continent devrait nous rendre prudents lorsque cette question se met à circuler. Il y a un peu plus d’un demi-siècle, un pays d’Afrique de l’Ouest expulsa en quelques semaines des centaines de milliers de travailleurs venus de la région, au nom de l’emploi, de l’ordre et de la régularité des titres de séjour. Quatorze ans plus tard, un autre pays de la région lui rendit la pareille, à une échelle plus massive encore. Il en reste un objet que nous croisons dans tous nos marchés, ce grand sac de voyage à carreaux qui porte encore, dans le langage courant, le nom d’une expulsion. Nous transportons nos affaires dans le souvenir d’une humiliation dont nous avons oublié l’histoire.

Il y a aujourd’hui des Sénégalais à Abidjan, à Conakry, à Nouakchott, à Bamako, à Paris et à New York. La phrase que l’on fabrique ici contre le Guinéen sera reprise ailleurs, presque mot pour mot, contre le Sénégalais. Les discours de rejet oublient toujours cela, et c’est ce qui les rend aussi imprudents que cruels. Revenons alors à Dakar, puisque c’est de là que tout est parti. Cheikh Tidiane Gadio y a rappelé que le Sénégal et la Guinée sont des pays jumeaux. Mouhamadou Ba, enseignant-chercheur à l’UCAD, y a rappelé qu’une faute individuelle doit entraîner une responsabilité individuelle, jamais l’accusation d’une communauté entière. Et le collectif a défendu une idée simple. L’immigration peut être discutée, la souveraineté défendue, les frontières contrôlées, à condition que ce débat reste sérieux, contradictoire et documenté. Ils ont vu la ligne commencer à bouger et ils ont refusé d’attendre la première pierre. C’est cela, défendre un pays. Pas désigner ceux qui n’en seraient pas.

Car aucun peuple ne se réveille un matin en décidant de haïr son voisin. Cela commence beaucoup plus modestement, par un mot, par une vidéo, par un chiffre que personne ne vérifie, pendant que les gens raisonnables expliquent que ce n’est pas si grave. Cette fois, au Sénégal, quelques-uns ont estimé que c’était déjà assez grave pour parler. C’est peut-être ainsi qu’on empêche une digue de céder.

 

 

Mansour LY

Le 4 Septembre 2026

 

 

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