Biram Dah Abeid : « Pour une Mauritanie fondée sur l’égalité de citoyenneté »

Déclaration de Biram Dah Abeid au sujet de la pétition signée par 242 personnalités mauritaniennes

J’ai pris connaissance avec beaucoup d’intérêt de la pétition signée par 242 personnalités mauritaniennes, qui appelle notamment à la reconnaissance constitutionnelle de la composante haratine et à l’adoption de politiques de discrimination positive en sa faveur.

Une grande partie des faits exposés dans cette pétition correspond malheureusement à une réalité bien établie. Elle renvoie à une histoire que la Mauritanie ne peut ni effacer ni contourner. L’esclavage a laissé des blessures profondes dans le corps de notre nation, et ses pratiques, ses séquelles et ses conséquences continuent encore aujourd’hui de produire leurs effets. Les Haratines ont subi les conséquences d’un long passé d’asservissement, de marginalisation et d’exclusion, notamment en matière d’accès à la terre, aux responsabilités publiques, au financement et aux opportunités économiques.

Mais reconnaître une injustice historique ne signifie pas enfermer l’avenir dans les identités qui ont subi cette injustice. Nous devons réparer les torts du passé sans emprisonner les citoyens dans leur histoire. C’est là que réside la question essentielle.

La Mauritanie ne peut construire son avenir en organisant la République comme une simple juxtaposition de composantes, chacune venant réclamer à l’État sa part de postes, de quotas, de privilèges ou de ressources. Une telle conception risquerait d’institutionnaliser précisément les divisions que nous devons dépasser.

L’égalité ne consiste pas à fermer les yeux sur les inégalités réelles ; elle impose au contraire à l’État de les combattre. Il faut donc mettre en œuvre des politiques publiques fermes, ciblées, transparentes et évaluables en faveur des populations et des régions où se concentrent la pauvreté, l’exclusion et les déséquilibres hérités de l’histoire. Les Haratines étant les premières victimes de ces déséquilibres, il est naturel qu’ils figurent parmi les premiers bénéficiaires de ces politiques. Il ne s’agit ni d’un privilège ni d’une faveur, mais de réparer une injustice historique et de réaliser une égalité réelle qui ne peut rester un simple principe théorique.

Toutefois, cette exigence ne peut être réduite à une seule composante de notre peuple. La pauvreté, le chômage, l’exclusion, les inégalités d’accès aux opportunités, l’accaparement des ressources publiques, les abus administratifs et la marginalisation territoriale touchent également des Mauritaniens issus des composantes arabes et négro-africaines, ainsi que les femmes, les jeunes privés de perspectives et des populations entières laissées en marge du développement. La justice sociale ne doit pas avoir une couleur communautaire ; elle doit avoir un visage national.

Cette exigence de justice s’applique également au lourd passif humanitaire qui a profondément meurtri la composante négro-africaine de la Mauritanie. Les déportations, les violences, les violations des droits, ainsi que les pertes humaines et matérielles subies par des milliers de nos concitoyens constituent une blessure nationale qu’il est impossible d’ignorer ou de minimiser. Une véritable réconciliation exige la reconnaissance de toutes les injustices de notre histoire, la garantie de la justice pour les victimes et leurs familles, ainsi que la mise en place des conditions empêchant la répétition de telles tragédies.

La lutte contre les injustices historiques doit donc s’inscrire dans un combat plus large pour l’égalité de tous les Mauritaniens. La souffrance d’une composante ne diminue pas celle des autres. Les injustices ne sont pas en concurrence ; elles doivent toutes être combattues. La justice ne doit jamais devenir un terrain de compétition entre les composantes de la nation.

Dans cette perspective, la proposition d’une discrimination positive fondée sur l’appartenance communautaire mérite d’être examinée avec prudence. Il existe une différence fondamentale entre des politiques publiques destinées à corriger des déséquilibres objectivement constatés et un système institutionnel organisant de manière permanente la répartition des fonctions de l’État et de ses ressources entre les différentes composantes. Un État de droit ne peut reposer sur un partage communautaire des responsabilités publiques.

L’accès à la fonction publique, à la magistrature, aux forces armées, aux forces de sécurité, à la diplomatie et aux différentes responsabilités de l’État doit être garanti par la loi, la compétence, le mérite et des mécanismes transparents de lutte contre les discriminations. Il ne peut devenir le résultat d’une négociation permanente entre les composantes visant à fixer la part de chacune au sein de l’appareil d’État. La République ne peut exiger de chaque citoyen qu’il se présente d’abord comme le représentant de son groupe pour accéder à ses droits. L’État doit reconnaître des citoyens, non répartir les citoyens entre des composantes.

C’est là toute la différence entre une politique de correction des déséquilibres et une organisation communautaire du pouvoir. La première vise à instaurer une égalité réelle ; la seconde risque de figer les catégories mêmes dont nous devons progressivement nous libérer. Notre objectif doit être de faire de l’État le garant des droits de chaque citoyen, et non l’arbitre du partage des postes, des ressources et des responsabilités entre les composantes. Nous devons combattre les discriminations sans institutionnaliser les divisions entre citoyens.

La République doit reconnaître les blessures de son histoire, corriger les déséquilibres qu’elles ont engendrés et garantir une véritable égalité. Mais elle doit aussi permettre à chaque citoyen de se projeter dans un avenir qui ne soit pas définitivement déterminé par ses origines. Pendant de longues années, la question haratine a été enfermée dans une lecture communautaire du débat politique, comme si la lutte contre l’esclavage et ses séquelles constituait le combat particulier d’une composante contre les autres. Il faut sortir de cette logique. Les Haratines n’ont pas besoin d’être enfermés dans leur identité pour que leur histoire soit reconnue. Ils ont besoin que leurs droits soient garantis, que les injustices qu’ils ont effectivement subies soient réparées et que leurs enfants aient accès aux mêmes opportunités que tous les autres citoyens. De même, les autres composantes de la nation ne doivent pas craindre que la justice rendue aux Haratines se transforme en injustice à leur égard. La justice doit être un facteur d’unité, non un objet de rivalité.

La Mauritanie n’a pas besoin de citoyens qui se définissent d’abord par la part que leur groupe détient dans l’État. Elle a besoin de citoyens qui se sentent appartenir à un même État, soumis aux mêmes lois, bénéficiant des mêmes droits et des mêmes garanties. L’égalité ne signifie pas que nous avons tous vécu la même histoire ; elle signifie que cette histoire ne doit plus déterminer les droits ni les chances de nos enfants.

Tel est le principe qui doit guider notre action. La lutte contre l’esclavage et ses séquelles doit se poursuivre, les injustices historiques doivent être reconnues et réparées, et les politiques publiques doivent corriger les déséquilibres qui en résultent. Mais cette réparation doit contribuer à construire une citoyenneté commune, non à figer davantage les appartenances. L’émancipation des Haratines ne doit pas être pensée contre celle des autres Mauritaniens, mais comme une partie intégrante de celle-ci et comme une force qui la renforce. C’est ainsi que la justice peut devenir une cause nationale. C’est ainsi que la reconnaissance de notre histoire peut devenir le point de départ d’un avenir commun.

C’est ainsi que la Mauritanie peut passer d’une simple coexistence entre composantes à une véritable communauté de citoyens : une Mauritanie où les blessures de l’histoire sont reconnues et réparées, où les injustices sont combattues sans discrimination et où aucun citoyen n’est enfermé dans son origine ou son appartenance. Une Mauritanie où chacun peut dire, tout simplement : « La Mauritanie est mon identité. »

 

 

Biram Dah Abeid

Nouakchott, le 27 juillet 2026

 

 

 

(Reçu à Kassataya.com le 28 juillet 2026)

 

 

 

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