En 2025, première année de production et d’exportation commerciale, le projet Grand Tortue Ahmeyim a exporté pour une valeur estimée à 475,7 millions de dollars, selon les données publiées. Les recettes directes revenues à l’État mauritanien y sont évaluées à environ 32 millions. Ces deux nombres ne racontent pas un scandale. Ils racontent une mécanique. Mais entre eux se loge une question que nous n’avons pas encore posée sérieusement devant les Mauritaniens.
J’ai eu l’honneur, la semaine dernière, de présenter devant le CERIM une analyse de la place de notre pays dans le nouvel ordre énergétique mondial. J’y ai défendu une thèse que je maintiens. Le gaz ne nous a pas encore enrichis, il nous a rendus audibles. La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz depuis la fin du mois de février, dont le trafic n’a repris que partiellement, a donné une valeur nouvelle à une côte atlantique que personne ne peut bloquer. Cette fenêtre ne restera pas ouverte longtemps. Ce qui m’a surtout frappé ce soir-là, ce sont les questions. Leur pertinence, la qualité des contributions et, au-delà, l’intérêt manifeste que les Mauritaniens portent désormais à la question du gaz. On sent que ce dossier n’est plus réservé aux techniciens, aux compagnies ou aux administrations. Il est entré dans le débat citoyen. Et c’est une bonne nouvelle.
Un participant a demandé si le gaz finirait comme le cuivre d’Akjoujt, beaucoup de bruit et peu de retombées. Une autre a demandé où passaient les dix pour cent que la loi réserve à l’État. Un troisième a écrit qu’il vivait ce dossier dans l’obscurité totale et qu’il n’avait jamais entendu quiconque exiger de comptes. Un quatrième a proposé que les Mauritaniens et la diaspora participent directement au financement, plutôt que de tout laisser à la société nationale. Un cinquième a rappelé qu’il n’y a pas de transparence sans société civile organisée et sans accumulation d’expérience. Cinq formulations. Une seule demande. Les Mauritaniens ne réclament pas leur part du gaz. Ils réclament les comptes. Cette distinction mérite d’être prise au sérieux, parce qu’elle dit quelque chose de notre maturité politique.
Commençons par ce qui est vrai dans la mécanique, et qui n’est pas assez expliqué. Le développement de la phase 1 a coûté environ 7,4 milliards de dollars. Cette somme n’est pas sortie du Trésor mauritanien. Elle a été avancée par les compagnies, qui la récupèrent sur la production avant tout partage. C’est le principe même du contrat de partage de production, prévu par notre code des hydrocarbures. Une part prépondérante de la production sert d’abord à la récupération des coûts du projet, et seul le solde se partage entre les parties. Dans la structure actuelle du projet, la Société mauritanienne des hydrocarbures détient sept pour cent aux côtés de BP, de Kosmos Energy et de Petrosen.
S’ajoute une seconde raison, selon les explications données publiquement par le chef de l’État à la fin du mois de juillet. Cette participation de 7% a dû être financée. Elle l’a été par un prêt de 300 millions de dollars contracté auprès de BP, contre des garanties adossées au projet. Les recettes correspondantes remboursent donc aujourd’hui cet emprunt avant d’atteindre le budget. Je considère que cette déclaration constitue un progrès. Elle dit une chose désagréable, elle la
dit publiquement, et elle la dit avec des chiffres. C’est exactement ce que nous demandons depuis des années. Venons-en maintenant au procès qui circule, et que je ne peux pas suivre.
On entend que le régime actuel aurait bradé nos ressources et exonéré les compagnies. La chronologie juridique ne permet pas de l’affirmer ainsi. Le code des hydrocarbures de 2010 institue un régime fiscal et douanier spécifique aux opérations pétrolières, comportant plusieurs exonérations au bénéfice des contractants et de leurs sociétés affiliées. Les contrats d’exploration et de production couvrant la zone ont été octroyés en 2012, à une époque où le champ n’était pas encore découvert et où le pays était dirigé par d’autres. Ce cadre favorable est donc antérieur de près d’une décennie à l’exécutif actuel.
Il faut ajouter une chose que nous oublions volontiers. Ces contrats transfèrent un risque considérable. Plusieurs compagnies ont exploré dans nos eaux sans rien trouver d’exploitable et sont reparties en laissant leurs dépenses derrière elles. Nous avons d’ailleurs connu l’inverse de la manne annoncée avec Chinguetti, dont la production s’est révélée très inférieure aux promesses et dont il n’est presque rien resté. Un pourcentage cédé n’a de sens qu’au regard du risque effectivement porté par celui qui avance les fonds. Cela ne clôt pas le débat. Cela le déplace vers l’endroit où il est utile. Car il existe un reproche fondé, et il est sévère. Nous ne publions pas ce qu’il faudrait publier. Le taux de prélèvement global de l’État sur la durée de vie du champ n’est pas connu du public. La date à laquelle la récupération des coûts s’achèvera, et donc celle où la part revenant à la Mauritanie augmentera, n’est pas connue. Le nombre de Mauritaniens employés sur le projet, par catégorie, n’est pas connu. La part des achats du projet revenant à des entreprises nationales n’est pas connue.
Aucune de ces données ne relève du secret. Elles existent, dans des bureaux, et elles ne circulent pas. On m’objectera que la Mauritanie adhère à l’Initiative pour la transparence des industries extractives et que le contrat de 2012 est consultable en ligne. C’est exact. Mais un rapport de plusieurs centaines de pages, publié avec deux ans de décalage, souvent en anglais, sur une plateforme internationale, ne constitue pas une information citoyenne. C’est de la conformité. La conformité satisfait les bailleurs. Elle ne répond pas à l’homme qui vend du thé au coin d’une rue de Sebkha et qui entend parler de centaines de millions sans voir bouger son quartier. Ce vide a un coût, et il faut le nommer. Le soupçon.
Un citoyen qui apprend que son pays a vendu pour 475 millions et que l’État en a reçu 32 ne conclut pas à un calendrier de remboursement. Il conclut que quelqu’un s’est servi. Ce raisonnement est faux. Il est aussi parfaitement prévisible. Et il ne se combat pas par des démentis.
Le participant qui proposait une souscription populaire touchait juste, même si le mécanisme qu’il imaginait n’est pas le bon. Les ressources du sous-sol appartiennent déjà à la nation, et la société nationale n’est pas un tiers interposé, elle est notre représentation dans le contrat. Un Mauritanien n’a pas besoin d’acheter une part de ce qu’il possède. Il a besoin d’exercer un contrôle sur ceux qui le gèrent en son nom. Encore faut-il qu’il en ait les moyens. C’est là que la remarque sur la société civile prend tout son poids. Le dispositif international auquel nous adhérons repose sur un comité où siègent l’État, les entreprises et la société civile. Lorsque ce
troisième pilier reste faible, le mécanisme tourne à vide. On publie, personne ne lit, personne ne conteste, et l’on appelle cela de la transparence.
Je propose donc une exigence unique, modeste et vérifiable.
Que la Mauritanie publie chaque trimestre un document d’une page, rédigé dans nos langues, indiquant les volumes exportés, les recettes brutes, les montants revenus à l’État, le solde restant à récupérer et la date prévisionnelle de fin de récupération des coûts. Cette exigence n’a rien d’extravagant. Le code des hydrocarbures impose déjà aux contractants de transmettre à l’administration les données et rapports relatifs à leurs opérations, et il autorise le contrôle de leurs éléments comptables et fiscaux. Nous ne demandons donc pas la création d’une information nouvelle. Nous demandons que celle dont l’État dispose devienne intelligible pour ceux au nom desquels il signe. Une page. Quatre fois par an. Cela ne coûterait presque rien. Cela priverait la rumeur de son carburant. Et cela transformerait un débat d’humeur en débat de gestion. J’ajoute que ce serait un acte de souveraineté plutôt qu’une concession. Un État qui explique n’affaiblit pas son autorité, il la fonde.
Nous discutons beaucoup de pourcentages. Nous devrions discuter de calendriers, de compétences et de destination des recettes. La différence entre un comptoir bien situé et une économie transformée ne se jouera pas sur quelques points de participation. Elle se jouera sur trois décisions internes à prendre avant 2028, le calendrier des phases suivantes, le volume de gaz réservé au marché intérieur, et la règle budgétaire qui protégera ces recettes de la dépense courante.
Ces décisions se prendront à Nouakchott, par des Mauritaniens. C’est une chance. C’est surtout une responsabilité. Dans dix ans, personne dans nos villages ne comptera les cargaisons. On comptera les écoles éclairées, les jeunes formés, les entreprises créées et les régions enfin reliées.
Mansour LY
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