Le Monde – A quoi servent les leçons de l’histoire ? Pas à grand-chose si l’on s’en tient au terrible spectacle du monde actuel. Vladimir Poutine n’a rien retenu de la longue lutte des Ukrainiens pour leur indépendance ni de la guerre soviétique perdue en Afghanistan. Donald Trump, qui s’est fait élire en promettant d’« arrêter les guerres », a oublié les leçons du Vietnam, de la Somalie, de l’Irak et de l’Afghanistan. Benyamin Nétanyahou sévit dans la bande de Gaza et au Liban en redoublant d’aveuglement par rapport à ses prédécesseurs.
Pour eux, la guerre permanente est un moyen de se maintenir au pouvoir, d’échapper à la justice ou d’étaler leur puissance sans la moindre attention à ce qu’elle engendre : des ravages humains incalculables, des ennemis héréditaires et, souvent, pour ceux qui en prennent l’initiative, un affaiblissement alimenté par la perte de crédit, voire la hargne suscitée dans une partie du monde, sans parler de la simple défaite militaire. L’histoire enseigne que les guerres aboutissent parfois à l’inverse des objectifs recherchés et des intérêts défendus par les agresseurs. Mais rares sont ceux qui retiennent cette leçon. Ainsi sont répétés tragiquement les erreurs et les crimes du passé.
« L’expérience et l’histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, constatait déjà le philosophe Hegel (1770-1831). Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d’aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent. »
Pour ne prendre qu’un exemple ancien et trop peu enseigné de l’histoire de France, Napoléon III était probablement inconscient des conséquences en cascade qu’allait entraîner sur le long terme sa décision de 1870 de déclarer la guerre à la Prusse, dont il craignait la montée en puissance. Non seulement une cuisante défaite militaire et la chute de l’Empire, mais aussi la proclamation de la République, la Commune de Paris, puis la catastrophique surenchère revancharde entre la France et l’Allemagne qui ensanglanta le monde au XXe siècle jusqu’en 1945. Il pensait infliger une leçon militaire rapide à Bismarck.
Donald Trump n’a rien à voir avec le fondateur du Second Empire (quoique, comme lui, il s’est fait élire président avant de se muer en autocrate), mais il semble partager l’illusion de pouvoir régler les problèmes par la force, et se montre aussi indifférent aux conséquences des multiples conflits dans lesquels il engage son pays, si sûr de son invincibilité qu’il ne s’embarrasse pas de stratégie.
Pour les Etats-Unis, le danger ne se limite pas à l’impasse militaire. Il révèle une certaine impuissance et attise l’hostilité. « Loin de démontrer la puissance américaine (…), ce conflit [avec l’Iran] a révélé une Amérique peu fiable et incapable de mener à bien ce qu’elle a entrepris, écrit le géopolitiste américain Robert Kagan dans The Atlantic. Cela va déclencher une réaction en chaîne à travers le monde, amis comme ennemis devant s’adapter à cet échec américain. »
Un vain usage de la force
Alors que la première puissance mondiale a longtemps exercé son hégémonie non seulement par la force mais aussi par son soft power, Donald Trump sabote ce dernier en faisant un usage unilatéral de sa puissance, humiliant et aliénant ses alliés, et jetant dans les bras de la Chine ou de la Russie les peuples qui croyaient pouvoir compter sur l’aide américaine.
« Le soft power issu de la culture américaine ne survivra pas aux dérives du gouvernement américain (…) si la démocratie américaine continue de s’éroder et si le pays agit comme une brute à l’étranger. (…) A long terme, c’est une stratégie perdante », avertissait déjà, peu avant sa disparition, Joseph Nye, inventeur de la notion de soft power, dans un article de Foreign Affairs dont Le Monde a publié une version le 24 mai 2025. Selon une enquête ironiquement intitulée « Comment Trump rend sa grandeur à la Chine », par le Conseil européen pour les relations internationales, seuls 16 % des Européens considèrent les Etats-Unis comme un allié. « Les Etats-Unis sont passés de l’hégémonie à la domination. Un monde sous domination d’une grande puissance est plus instable et plus violent, appuie l’économiste Benjamin Bürbaumer dans Le Nouvel Obs. L’usage de la force est un aveu de faiblesse. »
La formule vaut pour Benyamin Nétanyahou, dont la guerre d’anéantissement à Gaza et l’enlisement contre l’Iran menacent en réalité la sécurité d’Israël à long terme en affaiblissant la sympathie de l’opinion américaine à l’égard de son pays, passée, selon l’institut Gallup, de 64 % à 36 % entre 2018 et 2026, tandis que les opinions favorables aux Palestiniens doublaient, pour atteindre 41 %. « La position internationale d’Israël s’est détériorée, le pays devient un Etat paria », alors qu’il a été fondé pour servir de refuge, estimait l’historien américano-israélien Omer Bartov, dans un entretien au Nouvel Obs paru en avril. Dans un tout autre contexte, le vain usage de la force en Ukraine depuis plus de quatre ans révèle l’impuissance de Vladimir Poutine, « prisonnier d’une guerre qu’il n’arrive ni à gagner ni à abandonner », selon Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie/Eurasie à l’Institut français des relations internationales.
Ces guerres sans issue ne font que creuser les fossés entre les peuples, préparer les conflits suivants et aggraver le déclin de ceux qui les ont provoquées. Qui peut, pour une fois, tirer les leçons de l’histoire et les faire connaître ? Les membres de l’Union européenne et en particulier les Français et les Allemands seraient bien placés, une fois la défense de leur continent assurée. Eux dont l’histoire enseigne la vanité des guerres d’agression et de conquête et dit où peut mener la volonté de domination. Eux qui ont su construire de façon volontariste des institutions et des relations qui ont transformé la guerre entre eux, longtemps horizon indépassable, en impensable.
Philippe Bernard (Editorialiste au « Monde »)
Source : Le Monde – (Le 06 juin 2026)
Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
