Le « pacte de La Mecque », une ambition avant tout diplomatique

Orient XXI – La visite des ministres des affaires étrangères de la Turquie, de l’Arabie saoudite et du Pakistan à Téhéran le 26 octobre illustre la stratégie que dessine le « pacte de La Mecque ». Ankara, Riyad et Islamabad cherchent à éviter une escalade militaire dans le Golfe et à dessiner une autre voie entre Israël et l’Iran. Pour cela, ils misent avant tout sur la diplomatie.

Le « pacte de La Mecque », signé le 7 août 2026 entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, a pour objectif affiché de renforcer la sécurité collective des trois pays par la mise en place d’un accord de défense mutuelle. Bien que l’on déclare qu’une attaque contre l’un des signataires sera considérée comme une agression visant les trois nations, les protocoles opérationnels et les règles d’intervention restent à clarifier.

De nombreux analystes soulignent le caractère confessionnel de cet accord, étant donné que les trois pays impliqués sont sunnites. Ils concluent hâtivement que la volonté de se protéger contre l’Iran chiite en constitue le fondement, ce qui est une erreur de perspective. La véritable raison de leur rapprochement réside plutôt dans leur méfiance commune à l’égard de la politique d’Israël. Pour diverses raisons, chacun des pays considère qu’Israël est devenu le principal facteur de déstabilisation régionale. Les déclarations répétées du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou vantant le fait d’être « en guerre sur sept fronts » et présentant Israël comme une « nouvelle Sparte » suscitent effectivement des inquiétudes dans la région. Ainsi, c’est bien dans l’agressivité israélienne et dans son arrogance qu’il faut chercher les motivations derrière la signature de ce pacte tripartite.

Les trois États en question sont tous des alliés déclarés des États-Unis. Pourtant, malgré des tensions passagères, Washington continue de soutenir Israël de manière quasi inconditionnelle. En ce sens, le « pacte de La Mecque » semble en contradiction avec les intérêts états-uniens. Cependant, au-delà de ces considérations conjoncturelles, il révèle des tendances géopolitiques régionales et internationales en cours.

Désoccidentalisation en cours

Les pays du Sud refusent désormais de se plier aux demandes ou aux souhaits de leurs partenaires occidentaux, en particulier des États-Unis. Bien que les pays du Nord conservent une certaine puissance, ils n’en détiennent plus le monopole, ce qui constitue un facteur majeur dans les relations internationales. Néanmoins, il convient de ne pas se méprendre sur la portée de ce processus. D’une part, les États du Sud sont variés et n’entendent pas créer une alternative au système dominant, mais plutôt négocier la meilleure place possible à l’intérieur de celui-ci. D’autre part, cette autonomisation ne signifie pas nécessairement une rupture.

Ainsi, la Turquie peut prendre des initiatives contraires aux intérêts de ses partenaires et alliés — comme l’achat des S-400 à la Russie, qui, bien que déployés sur le sol turc en juillet 2019, n’ont jamais été activés. Cela dit, la Turquie demeure un pilier de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et a reçu les dirigeants de l’organisation, notamment le président états-unien Donald Trump, lors de son dernier sommet en juillet 2026. Par ailleurs, la Turquie bénéficie du statut de partenaire de dialogue au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai et entretient des relations étroites avec les BRICS+1, bien qu’elle n’en soit pas membre pour l’instant.

Une assurance contre la dépendance

Ces politiques offrent aux pays concernés la garantie de ne pas dépendre entièrement de puissances censées être tutrices.

Depuis plusieurs années, l’Arabie saoudite, également alliée fidèle des États-Unis, prend la mesure des limites des garanties de sécurité que Washington prétend lui fournir. Depuis la guerre israélo-états-unienne engagée contre l’Iran le 28 février 2026, le royaume saoudien, à l’instar de la plupart des autres monarchies de la péninsule arabique, estime que sa proximité avec les États-Unis n’est plus une protection, mais pourrait, au contraire, l’exposer. Cette évolution géopolitique est d’une ampleur telle que ses conséquences ne sont pas encore entièrement mesurées. Cette prise de distance ne concerne pas seulement le domaine militaire : on se rappelle le refus de Mohammed Ben Salman d’accéder à la demande de l’ancien président états-unien Joe Biden, en juillet 2022, lorsque ce dernier cherchait à obtenir une augmentation de la production pétrolière saoudienne pour faire face aux premiers effets néfastes de la guerre en Ukraine sur les prix du pétrole. La situation s’est même aggravée pour Washington lorsqu’un accord a été signé en octobre 2022 entre l’Arabie saoudite et la Russie dans le cadre de l’OPEP+2, visant à réduire leur production pétrolière.

Le Pakistan, quant à lui, entretient depuis longtemps une relation ambivalente avec les États-Unis. Ses relations oscillent entre des périodes de coopération et de tensions. Les conflits répétés avec l’Inde constituent bien sûr une source de préoccupations, mais c’est probablement la relation entre Islamabad et Pékin qui pose le plus de problèmes. Néanmoins, les relations avec Washington semblent actuellement plus apaisées.

Il ne s’agit pas d’anticiper une rupture imminente entre ces trois pays et les États-Unis, mais plutôt d’observer les manifestations concrètes de la politique de multi-alignement — à la façon indienne — ou de non-alignement actif — à la manière latino-américaine — qui se dessinent et qui garantissent aux pays concernés de ne pas dépendre entièrement de puissances prétendument tutélaires.

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Didier Billion

Directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

 

 

Source : Orient XXI

 

 

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