– D’ici à fin mai ou début juin, l’avenir d’Ahmed (le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé), 19 ans, originaire de la petite ville côtière d’El-Jadida, à 180 kilomètres au sud de Rabat, pourrait bien basculer. Il saura s’il est admis à Polytechnique, l’une des plus prestigieuses écoles d’ingénieurs de France. « J’espère marcher dans les pas de mon grand frère [un ingénieur diplômé de CentraleSupélec, aujourd’hui employé du Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle] », confie-t-il. Et si ce n’est pas à l’X, ce fils de professeur de sciences physiques sera peut-être admissible à l’Ecole normale supérieure ou sur un campus des Mines pour lesquels il a également passé les concours écrits. « Je suis passionné de maths, j’aimerais en faire pendant un bout de temps, pourquoi pas dans la recherche », raconte Ahmed.
A quelques jours de l’annonce des résultats, Ahmed se veut confiant. Deux ans que le jeune homme, boursier, travaille dur. Après son baccalauréat, il a intégré la meilleure classe préparatoire du Maroc, au lycée Mohammed-VI-d’Excellence de Benguérir où il est en internat. Dans l’établissement, volontairement installé en zone rurale, à 75 kilomètres au nord de Marrakech, la moitié des 200 étudiants en deuxième année intègrent chaque année les cursus d’excellence français. « On ne présente nos élèves que dans le top 10 des meilleures écoles en France, détaille le directeur, Christophe Boeckel. On a beaucoup d’élèves issus de milieux modestes, alors il faut que leur admission en France soit en cohérence avec les bourses attribuées par le gouvernement marocain, qui les délivre systématiquement pour ces écoles du haut du classement. »
Depuis leur ouverture, en 2015, les classes préparatoires du lycée Mohammed-VI-d’Excellence ont envoyé pas moins de 70 jeunes Marocains sur le campus de l’X, à Palaiseau (Essonne) dont 20, rien qu’en 2024, et 17, en 2025. Et quasiment tout autant vers les classes des Ecoles centrales, des Mines ou de l’ENS.
Héritage historique
Les élèves des classes prépa du lycée de Benguérir ne sont pas une exception. Au cours de l’année scolaire 2024-2025, les étudiants marocains en France étaient 42 000, dont 6 000 en école d’ingénieurs et 8 500 en école de commerce, selon Campus France, l’agence chargée de la promotion de l’enseignement supérieur français à l’étranger et de l’accueil en France des étudiants internationaux. Les étudiants du royaume chérifien brillent aux concours des grandes écoles françaises. Ils représentent désormais en France le premier contingent d’étudiants étrangers, devant les Chinois, un temps en tête du peloton.
Au Maroc, ces étudiants qui étudient hors de leurs frontières ne représentent que 5 % du 1,4 million d’inscrits dans l’enseignement supérieur. « Cela s’explique par la qualité des profils des étudiants marocains postulants, réputés pour leur bon niveau en mathématiques et plus généralement en sciences », note Gérald Brun, attaché de coopération scientifique et universitaire auprès de l’ambassade de France au Maroc, qui met également en avant un héritage historique. « Le baccalauréat marocain est sensiblement resté conforme à celui que l’on connaissait en France il y a quelques dizaines d’années, avec un niveau remarquable dans les disciplines théoriques », poursuit le diplomate.
« Le fait d’avoir les matières scientifiques dispensées en français est un atout et il y a une continuité entre le système éducatif marocain et français qui nous facilite la tâche », explique, de son côté, Ikrame Amallah, étudiante en troisième année à Polytechnique et présidente de l’Association des Marocains aux grandes écoles.
Concurrence accrue… du Maroc
Depuis le milieu des années 2010, les classes prépa privées d’excellence, sur le modèle de celle de Benguérir, qui fonctionne avec un partenariat public-privé, ont essaimé. On en recense désormais près de 300 sur le territoire. Pour la France, ces étudiants représentent une opportunité pour les filières scientifiques de plus en plus désertées par les Français, alors que, selon le ministère de l’enseignement supérieur, il manquerait quelque 80 000 ingénieurs et techniciens diplômés par an.
« Le Maroc est effectivement un vivier pour nos grandes écoles et pour nos entreprises, reconnaît Laurent Champaney, directeur général de l’Ecole nationale supérieure d’arts et métiers et vice-président de la Conférence des grandes écoles. Mais avec une concurrence accrue du Maroc lui-même. » Face au potentiel des étudiants marocains et dans un contexte économique dynamique – le Maroc a enregistré un taux de croissance annuel de 4,5 % en moyenne entre 2021 et 2025 –, cinq grandes écoles françaises ont ouvert des campus dans le royaume depuis 2013.
Si peu de données existent quant à l’insertion professionnelle des Marocains diplômés des grandes écoles en France, nombre d’entre eux ont toutefois fait le choix du retour. « On le voit particulièrement dans les secteurs de la finance, du conseil et de l’ingénierie, où les grandes entreprises marocaines ou internationales implantées au Maroc offrent des opportunités de carrière attractives, parfois avec des niveaux de responsabilité supérieurs à ceux qu’on peut leur proposer en France », décrypte Hicham Jamid, sociologue et chercheur à l’université de Neuchâtel (Suisse).
