« L’ascension sociale gomme beaucoup de préjugés » : à Saint-Dié-des-Vosges, la communauté peule fait tomber les barrières

Le MondeReportage – « Venu(e) s d’ailleurs » (5/7). Longtemps indissociables du quartier populaire où ils s’étaient installés, les habitants d’origine sénégalaise et mauritanienne de la sous-préfecture des Vosges sont de plus en plus intégrés à la vie économique et culturelle de leur ville.

A Saint-Dié-des-Vosges (Vosges), le nom de Kellermann n’évoque plus vraiment le vainqueur de Valmy, le général François Christophe Kellermann (1735-1820), mais plutôt le quartier populaire où s’est fixée, depuis plus de cinquante ans, une communauté peule originaire de la région du Fouta-Toro, à cheval entre la Mauritanie et le Sénégal. Tout sépare le climat chaud sahélien des rigueurs de l’hiver lorrain.

« Le dépaysement est violent », confirme Habibatou Ndiaye, 66 ans, ancienne travailleuse sociale et figure du quartier. Dès la fin des années 1960, des rives du fleuve Sénégal jusqu’au massif des Vosges, ce périple a mené les premiers Peuls dans les usines d’un tissu industriel alors florissant. La sous-préfecture comptait 25 000 habitants en 1975, 6 000 de plus que lors du recensement de 2023.

Alassane Ndiaye, le mari de Habibatou, a été embauché en 1972 par la filature Jules Marchal. « Au Sénégal, je viens d’une famille de cultivateurs, raconte ce retraité aujourd’hui âgé de 80 ans. Mais il n’y avait pas de travail pour nous. » Son ami Samba Sadio, 81 ans, a été employé pendant trente-cinq ans par un sous-traitant automobile. « Je suis arrivé ici le 4 janvier 1970, dit-il. Je pensais que je repartirais quand j’aurais assez d’argent… »

Mais il est resté ; sa femme, Aissata, l’a rejoint et il a acquis la nationalité française. Leurs huit enfants sont nés à Saint-Dié. « Personne ne s’était dit qu’il fonderait sa famille en France, ça s’est fait naturellement, confie Habibatou Ndiaye. Maintenant c’est notre pays, on ne peut plus rentrer définitivement. » Dans les années 1970 et 1980, les possibilités d’emploi, le bouche-à-oreille et le regroupement familial font grandir une communauté de plusieurs centaines de personnes, qui viennent habiter les immeubles de la cité Kellermann.

Habibatou Ndiaye, dans son appartement du quartier Kellermann, et son amie et voisine Aissata Sadio, à Saint-Dié-des-Vosges (Vosges), le 4 juin 2026.

Depuis le quartier, le trajet jusqu’à la rue Thiers, l’artère principale de Saint-Dié, prend quinze minutes à pied. Pourtant, nombre de ses habitants y sont longtemps restés cantonnés. « J’ai découvert le centre-ville à l’âge de 14 ou 15 ans, se souvient Mohamadou Ndiaye, 35 ans, président du club de football de la ville et éducateur spécialisé en protection de l’enfance. On ne sortait pas de Kellermann. Mais c’est aussi parce qu’on avait tout : les terrains de sport, le centre social, la bibliothèque… » Quand on s’y promène aujourd’hui, les rues sont larges et on peut y entendre les oiseaux chanter ou voir les montagnes qui entourent la ville.

« Communauté soudée »

De l’avis de tous, le quartier a bien changé, notamment grâce à la loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine, dite loi Borloo, de 2003. « L’idée était de reconstruire des rues pour que les gens se croisent », explique l’ancien maire socialiste (1989-1997, 2002-2014) Christian Pierret, 80 ans, qui met en avant la transformation d’une ancienne usine du quartier en centre culturel, la Nef, « avec l’idée d’en faire aussi un endroit de rencontre, pour une ouverture du quartier sur la ville, et inversement ».

Depuis 2006, 18 millions d’euros ont été investis dans le quartier par l’Etat, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine et les bailleurs sociaux. « On a procédé à la déconstruction et à la reconstruction de 177 logements, mais dans des bâtiments à taille plus humaine, détaille Julien Perrin, directeur de l’agence locale de Vosgelis, principal bailleur social de Kellermann. Cela a contribué à éclaircir le quartier. Quand je l’ai connu en 2006, il y avait un seul jardin partagé, aujourd’hui il y en a plus de quarante-cinq.»

Dans le bâtiment Dauphiné, où vivent les Ndiaye depuis 2016, des travaux d’isolation sont en cours depuis plusieurs mois. « On n’a jamais eu de problèmes avec les institutions, atteste Habibatou Ndiaye. On a toujours eu des interlocuteurs qui nous écoutaient. » La génération de leurs enfants a souvent déménagé en dehors du quartier, mais la plupart des parents, eux, sont restés à un endroit où ils ont tous leurs repères.

« Nous sommes une communauté soudée, poursuit Habibatou Ndiaye. Quand quelqu’un a besoin de quelque chose, il lui suffit de demander. Et si quelqu’un arrive du Fouta, il est logé, nourri, on ne lui demande rien jusqu’à ce qu’il travaille et puisse se gérer lui-même. » De son côté, depuis 2008, la municipalité met à disposition de l’Association sénégalo-mauritaniens de Saint-Dié-des-Vosges un local dans le quartier, qui lui sert à la fois d’espace de réception et de lieu de prière musulman.

Si le décor respire, la réalité sociale reste alarmante dans cet ensemble de 3 500 habitants classé quartier prioritaire de la politique de la ville, avec un taux de pauvreté (en 2021) de 46,6 %, contre 26,6 % pour la commune. En avril 2024, dans le cadre des opérations « Place nette », les forces de l’ordre ont démantelé un important point de deal dans l’un des bâtiments. Parmi les personnes condamnées dans cette affaire de narcotrafic après leur procès en appel, en mars, figuraient plusieurs individus issus de la communauté peule. « Le quartier a retrouvé le calme, les familles ont repris possession des lieux et un collectif de mamans s’est même créé, assure le maire (divers droite) de la ville, Bruno Toussaint. Le trafic ne disparaît nulle part, malheureusement. Mais on ne laisse pas le temps à d’autres de s’installer. »

« On a mis du temps à s’insérer économiquement »

Kellermann s’est transformé et le centre-ville n’est plus un espace hors d’atteinte pour les descendants des immigrés peuls, « des jeunes qui ont envie de faire des choses pour la ville et pour eux, qui construisent une nouvelle histoire », souligne Christine Urbès, adjointe au maire et présidente de l’association Sauvegarde de l’enfance, du lien, de l’insertion et de l’accompagnement, qui mène des actions de prévention auprès des familles du quartier. « Nos parents ont eu la chance de s’installer en France et ils ne faisaient pas de bruit, même s’ils étaient confrontés à une certaine forme de racisme, témoigne Abou Sy, 44 ans. On a vu leurs efforts pour se faire une place et ça nous a mis sur des rails pour entreprendre ou faire des études. Mais on a mis du temps à s’insérer économiquement dans la vie déodatienne. »

Abou Sy, devant sa boutique de vêtements, dans le centre de Saint-Dié-des-Vosges (Vosges), le 4 juin 2026.

Il a été l’un des premiers à ouvrir un commerce, en 2012, et tient aujourd’hui deux boutiques de vêtements en plein centre-ville ; son frère, Mamoudou, 43 ans, a lancé en 2015 son auto-école, à deux pas de la cathédrale ; 100 mètres plus loin, le restaurant d’Aissata Ba, 50 ans, Koko Resto, propose, depuis décembre, mafé, yassa et thiéboudiène. « Au début, je voulais faire une cuisine mixte. Mais c’est la clientèle, alors que les personnes d’origine africaine sont minoritaires, qui m’a demandé de ne faire que des plats africains », affirme-t-elle. Pour les cuisiner chez soi, on peut s’arrêter à l’épicerie Cap sur l’Afrique, ouverte rue Thiers en 2022, dont la patronne est Zeinabou Sall, 48 ans, originaire d’Epinal.

La culture peule déborde désormais les frontières du quartier. Chaque année, en juillet, l’Association sénégalo-mauritanienne organise son festival, Les 72 heures de l’Afrique, qui propose « des expositions d’art africain, des déambulations en tenue traditionnelle, des veillées », énumère Mamadou Seck, son président. « L’année dernière, leur déambulation en centre-ville a pris de l’ampleur, c’était un succès, se félicite Bruno Toussaint. C’est une communauté très bien intégrée, pas refermée sur elle-même, et cela s’améliore d’année en année. »

« Tout le monde est mélangé »

Dans les familles, les unions mixtes sont courantes. Habibatou Ndiaye et Aissata Sadio ont plusieurs petits-enfants métis. « Tout le monde est mélangé, on est tous pareils ! », lance en riant la seconde. « On a élevé nos enfants avec notre langue [le pulaar] et nos valeurs, mais eux ont la double culture, peule et européenne », ajoute la première. « J’ai trois beaux-frères dont les parents sont français depuis plusieurs générations et ma femme est d’origine algérienne, c’est cosmopolite », complète Mohamadou Ndiaye.

Alassane Ndiaye, dans l’appartement du quartier Kellermann qu’il partage avec son épouse, à Saint-Dié-des-Vosges (Vosges), le 4 juin 2026.

Cette mixité et leur longue présence ne préservent pas les Déodatiens d’origine sénégalaise ou mauritanienne de toute forme d’hostilité, même si le candidat du Rassemblement national, Geoffrey Mourey, n’a recueilli que 8,7 % des voix au second tour des municipales, en mars. « Quand je sors, c’est rare que je n’entende pas un mot raciste mais, à mon âge, je fais comme si je n’entendais pas », philosophe Habibatou Ndiaye. « Je suis 100 % français, malheureusement on est encore vus par certains comme étrangers », regrette Mohamadou Ndiaye.

« Le racisme d’aujourd’hui est plus décomplexé, mais l’ascension sociale gomme beaucoup de préjugés », veut croire Abou Sy, qui a travaillé douze ans en centre d’appels, puis fait les marchés, avant de pouvoir ouvrir son premier magasin de vêtements. « Dans le quartier, il y a une grande mixité culturelle, expose Christine Urbès. Entre eux, les jeunes ne regardent pas leurs origines. Avec l’ensemble des habitants de la ville, c’est parfois plus compliqué. L’histoire de cette communauté a créé ce lien fort avec le quartier, où elle génère beaucoup d’actions, notamment par le biais de son association. Il y a de la vie et ce serait bien que des gens extérieurs au quartier viennent s’en rendre compte. »

Qui est aujourd’hui le Déodatien le plus connu dans le monde ? Le footballeur Kalidou Koulibaly, 35 ans, capitaine de l’équipe nationale du Sénégal, qui a grandi à Kellermann et commencé à jouer dans le club du quartier. En 2019, l’ASC Kellermann a fusionné avec le SRD Saint-Dié, l’autre club de la ville, et Mohamadou Ndiaye a tenu à conserver son nom dans la nouvelle entité, Sports Réunis Saint-Dié Kellermann. Partie de Régional 3, l’équipe première évolue maintenant en Régional 1. Et, même si son président ne le dit pas, elle vise plus haut.

 

 

Lionel Dangoumau

Saint-Dié-des-Vosges [Vosges], envoyé spécial

 

 

Source :  Le Monde – (Le 16 août 2026)

 

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