– Plus de soixante-six ans après le massacre de Sharpeville et la mort de son père, Paulina Ntsoaki Mathinye ne veut pas baisser les bras. La septuagénaire est l’une des trois plaignants à l’origine d’une action en justice visant à obtenir reconnaissance et réparation. « J’ai rejoint la procédure car je voulais simplement que ma douleur soit connue. Je voulais en parler haut et fort. »
Lorsqu’elle repense au 21 mars 1960, elle revit toujours cette journée tragique comme l’enfant de 5 ans qu’elle était alors. Ce lundi-là, des milliers de personnes s’étaient rassemblées pacifiquement pour protester contre les lois de l’apartheid, au sein de Sharpeville, un township situé au sud de Johannesburg. Mais la police a ouvert le feu contre la foule. Officiellement, 69 victimes ont été tuées. Un bilan minimisé. Selon des recherches menées en 2023, il atteint au moins 91 morts.
Le jour du drame, Paulina était dans la maison familiale, proche du lieu du rassemblement. « Ma mère m’avait prise dans ses bras pour que je puisse regarder par la fenêtre, et tout à coup j’ai vu des gens courir dans la rue, qui tentaient de fuir le chaos, raconte-t-elle en langue sotho, toujours émue. Mon père n’est jamais rentré cette nuit-là. »
Le drame a alors des échos internationaux. La brutalité du régime raciste de Pretoria s’impose au monde. Mais, après cette perte, « nous avons grandi dans des conditions très difficiles, nous, les cinq frères et sœurs », décrit Paulina, se remémorant sa mère, femme de ménage, tentant tant bien que mal de les élever seule.
Pas un « simple événement historique »
La famille n’a pas pu réclamer justice : dès 1961, le pouvoir exécutif a adopté une loi afin de protéger les agents des forces de l’ordre de toute responsabilité et de toute poursuite judiciaire en lien avec le massacre de Sharpeville. C’est cette loi que Paulina et les autres plaignants veulent aujourd’hui voir abroger, en vue de pouvoir, notamment, revendiquer de meilleures compensations et réparations.
« Il y a un véritable besoin de reconnaissance, de dignité, mais aussi une volonté de faire comprendre que ce qui leur est arrivé ne doit pas être réduit à un simple événement historique que l’on commémore une fois par an », explique Charne Tracey-Mamdoo, représentante de Lawyers for Human Rights, l’organisation qui coordonne ce recours en justice. Si la haute cour de la région du Gauteng, où se situe Sharpeville, déclare la loi de 1961 inconstitutionnelle et donne son feu vert à la mise en place d’une class action, quelque 70 personnes souhaiteraient se joindre à la procédure, selon l’avocate.
Les victimes de Sharpeville ne sont pas les seules à continuer à se battre, en Afrique du Sud, dans l’espoir que d’anciens dossiers de l’apartheid soient réétudiés par les tribunaux. En janvier 2025, 25 familles ont déposé une plainte pour réclamer des dommages et intérêts auprès de l’État sud-africain, dénonçant son « échec cuisant » à faire la lumière sur ces crimes du passé.
D’autres ont, depuis, fini par obtenir des réouvertures d’enquête. Parmi elles, celle qui concerne le décès du militant anti-apartheid Steve Biko, fondateur du Mouvement de la conscience noire, mort en détention en 1977, à l’âge de 30 ans, dans des circonstances qui restent troubles. Selon la version des autorités de l’époque, il se serait blessé au cours d’une altercation, lors d’un interrogatoire. Une nouvelle enquête a finalement été ouverte après plusieurs reports et, depuis le 27 août, les témoins encore en vie se succèdent à la barre. Parmi eux, un ancien policier a reconnu qu’une altercation avait bien eu lieu, tout en affirmant que ses souvenirs de l’époque étaient « extrêmement vagues ».
Cependant, la famille Biko, qui s’était battue pour obtenir cette réouverture, regrette le manque de temps et de moyens dont ses avocats ont disposé. Elle craint désormais une procédure bâclée : « Nous n’avons plus qu’une seule chance pour que cette enquête soit menée à bien », a déclaré à la presse Nkosinathi, l’un des fils de Steve Biko, à la sortie de l’une des audiences.
Soupçons d’interférences
Le président Cyril Ramaphosa, chef du Congrès national africain (ANC) et ancienne figure de la lutte contre le régime ségrégationniste, a néanmoins salué les efforts déployés ces dernières années par le parquet sud-africain pour exhumer ces dossiers, alors que d’autres vieilles affaires sont également en cours de réexamen par les autorités judiciaires du pays. Dans un discours, jeudi 3 septembre, le chef de l’Etat a réaffirmé que le travail de justice transitionnelle et de recherche de la vérité n’est pas terminé, et que, « sans justice, il ne peut y avoir de paix durable ».
Une question demeure cependant : pourquoi ce travail a pris tant de temps et arrive, dans certains cas, trop tard, ou trop peu préparé ? A l’issue de ses travaux en 2003, la commission vérité et réconciliation, présidée par l’archevêque Desmond Tutu (1931-2021), avait transmis au ministère public plus de 300 dossiers pour lesquels l’amnistie n’avait pas été accordée, en vue de nouvelles enquêtes et d’éventuelles poursuites : seule une poignée a été traitée.
Sous la pression des familles de victimes, une commission a été créée en mai 2025 afin d’enquêter sur les soupçons d’interférences politiques qui pèsent sur les gouvernements de l’ANC post-Nelson Mandela, accusés d’avoir volontairement bloqué ou étouffé ces affaires pour protéger leurs intérêts. Elle devrait achever ses travaux d’ici à la fin de l’année.
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
