Financial Afrik – Ce que le diagnostic chiffré du 8 septembre 2026 révèle, sans jamais le nommer, du bilan de la « rupture systémique » promise le 27 décembre 2024
Il y a des séances parlementaires qui ne ressemblent à aucune autre. Ce 8 septembre 2026, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a présenté sa Déclaration de Politique Générale devant l’Assemblée nationale du Sénégal. Dans le fauteuil qui préside l’hémicycle : Ousmane SONKO l’homme qui, vingt-six mois plus tôt, le 27 décembre 2024, tenait cette même tribune en tant que chef du Gouvernement pour annoncer, avec la force des mots, une « rupture systémique » et un Sénégal « Souverain, Juste et Prospère ». Le paradoxe institutionnel a été largement commenté. Il mérite pourtant d’être creusé au-delà de l’anecdote : ce que livre le discours du 8 septembre, chiffre après chiffre, ressemble moins à un programme qu’à un audit non déclaré, mais implacable, des vingt-six mois qui viennent de s’écouler.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Une Déclaration de Politique Générale n’est jamais un exercice neutre : elle dresse, par obligation constitutionnelle, l’état des lieux du pays au moment où un nouveau Gouvernement en prend la charge. Or l’état des lieux que dresse Ahmadou Al Aminou Lô n’est pas celui d’un pays qui sort de plusieurs décennies de mauvaise gestion c’est celui d’un pays qui sort de vingt-six mois de gestion par le camp même qui avait promis d’y mettre fin. C’est cette continuité chronologique, plus que tout commentaire, qui donne au discours du 8 septembre 2026 sa charge critique.
Le décor : un auditeur devenu audité
Ousmane SONKO a dirigé la Primature d’avril 2024 à mai 2026, avant d’être élu, le 26 mai 2026, président de l’Assemblée nationale. Il préside désormais la chambre devant laquelle son successeur vient rendre compte non de ses propres intentions, mais de l’état réel du pays qu’il lui a transmis. Le 27 décembre 2024, M. Sonko avait lui-même dénoncé, à cette tribune, un déficit et une dette « minorés » par le régime sortant, un audit des finances publiques « particulièrement révélateur des dérives », 29 000 recrutements contractuels irréguliers. Vingt-six mois plus tard, un diagnostic tout aussi sévère est présenté à la même Assemblée cette fois sur la période où M. SONKO lui-même tenait les rênes de l’Exécutif. Le procureur d’hier est devenu, de fait, la pièce à conviction d’aujourd’hui.
Deux DPG, deux régimes de preuve
La DPG de décembre 2024 était un texte de rupture morale et programmatique : sept ruptures fondatrices, une doctrine pour « les vingt-cinq prochaines années », une promesse de « logique de résultats ». Un registre puissant, mais un registre qui, en repoussant l’échéance de vérification à un quart de siècle, s’exonérait par construction de toute reddition de comptes à court terme.La DPG de septembre 2026 change de nature. Le diagnostic y est daté et chiffré au franc près : dette consolidée à 132 % du PIB (plus de 23 500 milliards FCFA), déficit 2024 réévalué à 13,7 % du PIB, 6,4 % en 2025, croissance hors hydrocarbures limitée à 2,2 %, deux dégradations de cinq crans par Moody’s et S&P. Un accord avec le FMI a par ailleurs été signé le 1er septembre 2026 quelques jours seulement après le changement de Premier ministre, après vingt-six mois de suspension du programme. Le contraste de méthode est net : là où le premier discours proclamait la rupture, le second la mesure.
Ce que les chiffres disent du mandat de Ousmane SONKO
On ne juge pas un gouvernement sur ses intentions, mais sur sa trajectoire. Or la trajectoire que le discours du 8 septembre 2026 est contraint de présenter est, pour la période avril 2024 mai 2026, celle d’une rupture qui n’a pas eu lieu dans les faits, quel qu’ait été le volontarisme du verbe qui l’annonçait.
- Une dette jamais aussi élevée. 132 % du PIB, plus de 23 500 milliards FCFA un niveau supérieur à celui hérité, alors que la « rupture » promettait précisément d’en inverser la trajectoire.
- Un déficit réévalué à la hausse, pas à la baisse. 13,7 % du PIB en 2024, 6,4 % en 2025 au-dessus des niveaux que la DPG de 2024 présentait déjà comme scandaleux chez le régime précédent.
- Une croissance qui n’a jamais décollé. 2,2 % hors hydrocarbures en 2025 la « logique de résultats » annoncée en décembre 2024 n’a produit ni décollage, ni inflexion visible.
- Deux dégradations de la notation souveraine. Moody’s et S&P ont chacune abaissé la note du Sénégal de cinq crans pendant que le Gouvernement était en fonction la sanction des marchés, pas seulement celle des opposants.
- Des arriérés qui se sont creusés. 1 956 milliards FCFA sur 5 425 dossiers d’arriérés intérieurs, malgré l’engagement d’apurement pris dès décembre 2024.
- Une administration fiscale toujours en délicatesse. 56,9 % seulement des cibles de recettes intérieures atteintes à fin août 2026.
- Des investisseurs qui ont fui, pas qui sont revenus. Investissements directs étrangers effondrés à 37 millions de dollars en 2025, soit −98,9 % la défiance née de la suspension du programme FMI n’a jamais été renversée durant le mandat.
- Un isolement financier assumé pendant vingt-six mois. Le programme FMI, suspendu en 2024, n’a été rétabli qu’en quelques jours par le successeur ce que deux ans de posture souverainiste n’avaient pas permis d’obtenir
Pris isolément, chacun de ces indicateurs pourrait s’expliquer par la conjoncture régionale ou par l’héritage antérieur. Pris ensemble, sur une période qui coïncide exactement avec le mandat qui les a produits, ils dessinent une trajectoire : celle d’un Gouvernement qui a su nommer les dérives de ses prédécesseurs avec une précision remarquable, mais dont l’action propre n’a pas, sur ses propres critères de « vérité » et de « résultats », inversé la courbe qu’il dénonçait.
« On ne gouverne pas la confiance par un discours. On la reconstruit, revue après revue, décaissement après décaissement ou on continue de la perdre, communiqué après communiqué. »
Les promesses sociales de 2024 face au réel de 2026
Le décalage ne se limite pas aux grands agrégats macroéconomiques. Il se vérifie jusque dans le détail des engagements sociaux pris devant la même Assemblée en décembre 2024. Le Gouvernement SONKO annonçait alors s’être « attaqué à la Vie chère » dès juin 2024 et avoir engagé l’apurement des arriérés de bourses de sécurité familiale, « prévu au cours du premier trimestre 2025 ». Il annonçait également un audit du Programme Décennal de Gestion des Inondations (285 milliards FCFA) et du Programme d’Assainissement des Dix Villes (77 milliards FCFA), « sans résultats tangibles », ainsi qu’un « rétablissement de l’orthodoxie » dans les marchés d’approvisionnement en hydrocarbures.
Or le diagnostic présenté le 8 septembre 2026 montre que la question des subventions à l’énergie au cœur même de la lutte contre la vie chère reste, vingt-un mois après cette promesse, entièrement à traiter : 65 % des 800 milliards FCFA de subventions aux carburants profitent aux 20 % de ménages les plus aisés, une distorsion que le nouveau Premier ministre doit désormais corriger par une réforme structurelle que son prédécesseur n’a pas engagée. De la même manière, le nouveau plan social doublement du budget de 70 à 140 milliards FCFA, extension de la couverture à un million de ménages ne prolonge pas un dispositif que le mandat précédent aurait mis en place ; il constate, en creux, que 645 636 ménages vulnérables restaient, à la fin de ce mandat, hors de portée de toute protection sociale effective. L’« équité sociale » proclamée comme « préoccupation prioritaire » en décembre 2024 n’a donc pas trouvé, dans les chiffres, sa traduction.
Le risque institutionnel que Moody’s a déjà nommé
Ce n’est pas une lecture partisane : c’est une agence de notation qui, dans sa décision de dégradation du 28 août 2026, a explicitement cité les tensions entre l’Exécutif et le Législatif comme facteur de risque pour la trajectoire budgétaire du pays. Or c’est précisément la configuration institutionnelle héritée du mandat SONKO un ancien Premier ministre devenu président d’une Assemblée dont dépendent les lois de finances et les autorisations d’emprunt du programme FMI que les marchés surveillent désormais comme un risque structurel, et non plus comme un simple aléa de calendrier politique.
Autrement dit, le passage de Ousmane SONKO de la Primature à la présidence de l’Assemblée n’est pas seulement une péripétie institutionnelle sénégalaise : c’est désormais, aux yeux des agences de notation, une variable du risque-pays que le Gouvernement Al Aminou Lô devra gérer politiquement, texte de loi après texte de loi, s’il veut que l’accord FMI du 1er septembre 2026 survive à sa première revue.
Ce qui distingue le pragmatisme du 8 septembre 2026
- Chiffrer plutôt que proclamer. Chaque engagement porte une échéance vérifiable 2027, 2029, 2030 et non un horizon de vingt-cinq ans qui dilue la responsabilité.
- La restauration de la crédibilité extérieure en quelques jours. L’accord FMI du 1er septembre 2026 solde ce que vingt-six mois de posture n’avaient pas résolu.
- Un ciblage social documenté. Doublement du budget de protection sociale (70 à 140 milliards FCFA d’ici 2027), avec l’écart de couverture explicitement chiffré plutôt que suggéré.
- Un horizon calé sur le mandat, pas sur l’Histoire. Des cibles à 2027 et 2029 qui engagent le Gouvernement en exercice, et non ses successeurs.
La rupture ne s’auto-certifie pas, elle se prouve, ou elle s’efface
Il y a, dans l’histoire institutionnelle sénégalaise récente, une leçon qui dépasse les personnes : la souveraineté proclamée ne vaut rien tant qu’elle ne devient pas souveraineté construite vérifiable, datée, chiffrée. Le mandat qui s’est achevé en mai 2026 a produit un discours puissant et un bilan macroéconomique qui, mesuré à l’aune de ses propres promesses, ne tient pas. Le mandat qui commence le mesure déjà à la même exigence. C’est un service à rendre à la démocratie sénégalaise que de le rappeler sans complaisance : un discours de rupture n’engage que celui qui le tient et se juge à la trajectoire qu’il produit, pas aux mots qui l’ont annoncé.
« Une déclaration de politique générale n’engage que celui qui la tient. Le peuple sénégalais, lui, ne retiendra ni les formules ni les tribunes seulement la trajectoire. »
SOURCES
- Déclaration de Politique Générale, Premier ministre Ousmane Sonko — Assemblée nationale du Sénégal, 27 décembre 2024
- Déclaration de Politique Générale, Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô — Assemblée nationale du Sénégal, 8 septembre 2026
- Le Soleil « DPG : le Premier ministre présente son diagnostic économique et son plan de redressement », 8 septembre 2026
- Moody’s Ratings Décision de dégradation Sénégal Caa2, 28 août 2026
- FMI Communiqué, accord au niveau des services, programme ECF 36 mois, 2,2 milliards USD, 1er septembre 2026
- CNUCED World Investment Report 2026 (IDE entrants Sénégal : 37 M$, −98,9 %)
- Élection d’Ousmane Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale, 26 mai 2026
Lansana Gagny SAKHO Adm.A, C.M.C
Expert en gouvernance publique & Intelligence économique
www.lansanasakho.com
Source : Financial Afrik
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