– Dix ans après la parution d’Afrotopia (Philippe Rey, 2016), un ouvrage consacré à la réinvention des imaginaires africains post-indépendances, Felwine Sarr élabore dans son nouvel essai, La Fabrique du présent. Pour des utopies en actes (Philippe Rey-Jimsaan, 144 pages, 15 euros), la matérialisation de ces imaginaires.
Professeur à l’université Duke (Caroline du Nord), où il enseigne les humanités africaines, l’intellectuel sénégalais poursuit sa réflexion sur la décolonisation des savoirs et plaide pour une hospitalité partagée au-delà des frontières dans un monde marqué par la brutalité.
Coauteur, en 2018, avec l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, d’un rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain, Felwine Sarr est également écrivain et économiste de formation. Dans ses travaux, il défend une vision de l’Afrique affranchie des modèles occidentaux de développement et porte une réflexion plus large sur les humanités africaines, la relation à l’autre et la construction d’un monde commun.
Derrière le titre de votre livre, il y a l’idée que l’instabilité économique et politique vécue par les Etats africains depuis les indépendances n’est pas une fatalité. Vous plaidez pour une « fabrique du présent » seule à même de permettre aux nations du continent de reprendre leur destin en main. Comment fabrique-t-on le présent ?
Dans mon précédent ouvrage, j’imaginais de nouvelles formes de vie à partir des espaces de la pensée et des imaginaires. Certains lecteurs m’ont demandé comment passer de l’utopie à la réalité. Alors j’ai voulu penser comment matérialiser ces idéaux. Une question m’a guidé : si l’on imagine de nouvelles formes du politique, de l’économique et du social, comment les faire advenir dans le présent ?
Ce dernier nous échappe en partie, mais il se fabrique aussi dans des « forges ». Les imaginaires, l’économie, le rapport à l’écologie, l’éducation, le politique sont quelques-unes de ces forges, c’est-à-dire des lieux à partir desquels on peut le faire advenir. Toutes sont prioritaires, mais le changement profond ne se fera pas, à mon sens, sans une réforme profonde de nos contenus éducatifs. C’est un préalable à la libération des individus.
Au cœur de votre réflexion figure la notion d’« économie politique de la dignité » qu’il vous semble urgent d’édifier. En quoi consiste-t-elle ?
L’idée est de repenser le rôle des politiques publiques et de les orienter vers le soin des corps et des esprits individuels et collectifs. L’économie ne doit pas être un train qui avance, sans destination. Elle doit répondre aux besoins qu’une société estime prioritaires. D’où la nécessité de penser une économie politique orientée vers des finalités choisies. Pour cela, les budgets des nations africaines pourraient être orientés vers la dignité.
Un accent fort devrait être mis sur les services sociaux de base qui fournissent à toutes et à tous une offre adéquate d’éducation, de santé, de nourriture, ainsi que sur les infrastructures qui dévulnérabilisent les individus et les collectifs en assurant leur dignité biologique, physique, culturelle, psychique et spirituelle.
Pour autant, cette aspiration se heurte à la réalité de la mal-gouvernance et de la corruption. Vous écrivez d’ailleurs que « dans une large majorité du continent, l’Etat n’est pas l’agent du bien commun, ni le garant du partage du bien-être, mais le lieu de la capture des ressources pour une minorité et ses clientèles ». Comment dépasser cet état de fait qui handicape le développement de ces pays ?
Il y a des dynamiques à la fois communes et différentes entre les pays du continent. Certaines nations tentent encore de guérir des chocs de leur histoire récente, d’autres en sont à inventer leur avenir.
Ainsi, le Botswana a su gérer au mieux ses ressources tirées de l’exploitation des diamants de son sous-sol en finançant avec sérieux les services sociaux de base. C’est un pays qui vit des alternances sans heurts dans une démocratie représentative apaisée. Le Maroc s’attelle à son mieux-être économique et social avec de bons résultats. Tout comme le Rwanda et l’Ethiopie, malgré les conflits en cours. Ce n’est donc pas impossible, pour les Etats africains, d’allouer leurs budgets au mieux-être de leurs communautés.
Beaucoup d’Etats sont endettés. Comment peuvent-ils financer ces priorités ?
En reprenant l’initiative sur le financement de leurs services sociaux de base, dans un premier temps. Durant des décennies, jusqu’à la coupure récente des aides au développement américaines et européennes, nos Etats ont vécu dans une grande dépendance quant au financement de ces secteurs.
La rupture brutale des financements étrangers, en dépit des dégâts considérables, est un moment de réflexion important. Elle oblige les Etats à faire avec ce qu’ils ont. A repenser l’allocation des ressources. Même si les budgets sont limités, ils peuvent être affectés en priorité aux soins et à l’éducation.
Dans « Afrotopia », la question de la place des femmes était éludée. Cette fois, vous consacrez un chapitre à la condition féminine en Afrique. Dans de nombreux pays, des lois garantissant l’égalité femmes-hommes existent. Néanmoins, les structures patriarcales font obstacle à une réelle égalité. Comment articulez-vous l’exigence d’égalité avec ce contexte discriminant ?
La question des femmes est l’une de ces forges pour faire advenir le présent dont je vous parlais plus tôt. Elle a en outre pour particularité de toucher plusieurs enjeux. Au Sénégal, par exemple, il y a eu un travail législatif et normatif pour que la parité soit appliquée au Parlement. C’est une avancée. Des progrès y ont été accomplis en termes de droits dans le code de la famille, même s’il reste encore beaucoup à faire.
Mais on a beau progresser en termes de droits, si les imaginaires n’évoluent pas, si les structures inconscientes qui figent le rôle de la femme dans la société et bornent leur puissance d’exister demeurent actives, ces avancées seront difficiles à mettre en œuvre de manière efficiente. Une société plus juste ne peut advenir si la moitié de la population subit des entraves structurelles. Il faudrait une répartition plus juste des ressources, des opportunités économiques, mais aussi des possibilités d’éducation et d’épanouissement. Sans cela, le projet de transformation sociétal n’aboutira pas.
A l’heure du repli identitaire, vous érigez l’hospitalité comme valeur à défendre. Comment cette notion peut-elle être revivifiée en Afrique, où les discours xénophobes se développent comme ailleurs ?
Il est utile de rappeler que l’hospitalité est une pratique sociale immémoriale. On accueille l’étranger de passage car nous sommes tous appelés à être sur la route un jour et à vivre la vulnérabilité momentanée de la condition d’exilé. J’accueille, car demain je pourrais être accueilli.
Cette culture de l’hospitalité s’est longtemps maintenue dans nos pays, mais elle ne suffit plus. Il est temps de passer de la culture au droit à l’accueil. Disons-nous : peu importe d’où vient une personne, comment puis-je l’accueillir avec la dignité qu’impose sa condition d’humain ? Je lui dois assistance, sécurité et éducation car nous avons en partage la communauté humaine. Comment puis-je lui garantir ce droit dans un espace transnational ?
Seuls nos Etats-nations nous garantissent nos droits. Lorsque nous les quittons, certains droits nous sont accordés, d’autres refusés. Comment penser une hospitalité inscrite dans le droit transnational et qui transcende la culture ? Comment faire en sorte qu’en terre dite étrangère, tout individu puisse être accueilli dans la communauté humaine et bénéficier de soins et de la sécurité qui assurent sa dignité ? C’est un défi auquel nous pouvons nous atteler.
Néanmoins, on assiste au retour de la figure du bouc émissaire. Au Sénégal, les Guinéens sont régulièrement accusés dans des discours publics d’être responsables de l’insécurité. Récemment, en Afrique du Sud, des milliers de migrants ont été chassés par des manifestants xénophobes…
Même si nous vivons des temps de conflit où des murs s’érigent, cette cosmopolitique de l’hospitalité, c’est-à-dire une conception universelle de l’hospitalité, nous offre une autre manière de penser les relations entre les peuples. C’est une clé essentielle pour construire le monde à venir. Nous sommes dans un monde de mobilités dans lequel des centaines de millions de gens ne vivent pas dans leur pays de naissance.
Certes, la réflexion philosophique et juridique ne suffit pas. Une réflexion sur les imaginaires de l’appartenance est aussi indispensable. Elle repose sur plusieurs questions. Qu’est-ce qui fait que je considère qu’un individu appartient à ma communauté ? Comment travailler à élargir les imaginaires de l’appartenance à la communauté ?
Trop souvent, on fait communauté avec les personnes qui partagent notre langue, notre couleur de peau ou selon l’ancestralité qu’ils ont sur le territoire. On en exclut ceux qui n’en font pas partie. Mais si, dès l’école, l’on transmet aux enfants non plus une histoire nationale, mais des récits qui se fondent sur l’histoire transnationale, sous-régionale, globale, ils pourront s’identifier à leurs voisins. Un enfant sénégalais aura en partage l’histoire des Guinéens, des Maliens, des Burkinabés, des Japonais, des Indonésiens, des Irlandais. Il aura été nourri dès le bas âge à un imaginaire de l’appartenance élargie dans laquelle toutes ces histoires sont aussi la sienne.
Nous pouvons travailler à créer des communautés qui ne sont pas fondées sur des atavismes du sang, du clan, de l’identité. Nous pouvons nous appuyer sur des philosophies du lien comme la teranga, l’hospitalité sénégalaise, ou le concept d’ubuntu [analogue de la notion d’« humanité »] venu d’Afrique australe : je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes.
Les démocraties, sur de nombreux continents, traversent une crise majeure. Au Sahel, les régimes autoritaires et militaires se sont imposés ces dernières années. Dans cette idée de refondation des imaginaires, pensez-vous, comme certaines voix en Afrique, qu’il faille s’inspirer des systèmes de gouvernance antécoloniaux ?
La démocratie est un idéal qui est porteur de valeurs que nous partageons, mais qu’il faut améliorer. Elle n’est cependant pas un signifiant indépassable. On peut produire des formes du politique qui transcendent les limites de la démocratie. Cela ne veut pas dire, pour autant, que la démocratie n’est pas faite pour les Africains. Dans nos sociétés précoloniales, il y avait une pluralité de formes du politique, une diversité des formes de l’inclusion et de la délibération. Nous pouvons y puiser des choses pertinentes.
La question au cœur de nos gouvernances actuelles pourrait être : comment inventer des institutions qui assurent l’équilibre et le partage équitable du pouvoir, de la prospérité, qui respectent la justice et prônent la délibération pour résoudre les conflits ? On peut l’appeler démocratie, mais ce qui compte, c’est de s’inspirer de nos ressources institutionnelles et des meilleures ressources politiques du monde pour faire émerger des formes de gouvernement du collectif harmonieuses.




