– Armin Zoghi n’a pas pu fermer les yeux ce vendredi 27 mars. De Lille, où il vit, ce Franco-Iranien de 47 ans avait vu, avant de se coucher, une photo circulant sur des chaînes Telegram couvrant l’actualité iranienne : d’intenses bombardements frappaient Evin, le quartier de ses parents à Téhéran.
Le même jour, ces derniers étaient retournés dans la capitale après s’être réfugiés, depuis le début de la guerre, à Taleghan, dans une province proche de Téhéran, plus à l’abri des bombardements israélo-américains, commencés le 28 février. « Nous sommes revenus pour prendre les médicaments de ma sœur. Ne t’inquiète pas, s’il te plaît », lui avait dit sa mère, Manije Khalili, au téléphone, quelques heures plus tôt.
Depuis le début du conflit, le 28 février, les autorités iraniennes avaient coupé Internet dans tout le pays. Les appels téléphoniques ne fonctionnaient que de l’intérieur vers l’extérieur. L’artiste et l’enseignant Armin Zoghi ne pouvait donc plus joindre ses proches pour savoir si leur immeuble avait été touché.
Profond malaise
Le lendemain, samedi, il tombe sur une vidéo filmée devant un immeuble ressemblant au leur, à Téhéran. Des pompiers s’y activent au milieu des décombres. De la France, Armin Zoghi mobilise alors ses amis installés en Australie, aux Etats-Unis et au Canada. Finalement, la sœur de l’un d’eux, vivant en Turquie, possède l’application iranienne Bale, une sorte de WhatsApp local iranien, l’un des rares moyens encore utilisables pour communiquer avec l’Iran. Elle demande à un proche sur place d’appeler les parents d’Armin Zoghi. Aucune réponse. L’homme décide alors de se rendre directement à leur immeuble. « Les vitres sont brisées. Mais tout le monde va bien », écrit-il sur Bale.
Lorsque ce message parvient à Armin Zoghi, il ressent un profond malaise. « C’était le début de la mort. J’ai tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. » Le soir même, sa sœur Aida parvient enfin à l’appeler. « Manije est partie. Papa est à l’hôpital », lui dit-elle avant que la connexion ne soit brutalement coupée.
Leur immeuble, situé dans le nord de Téhéran, a été bombardé. La cible visée serait un atelier voisin de fabrication de batteries, « de je ne sais quoi », raconte Armin Zoghi. Sa mère, âgée de 72 ans, a été tuée sur le coup. Son père, lui, a chuté du balcon. Contre toute attente, il n’a souffert d’aucune fracture, mais d’une grave blessure au niveau des cervicales.
Dans les jours qui suivent, un vaste réseau de solidarité s’organise entre l’Iran et la diaspora. Un ami d’Armin Zoghi, qui avait trouvé refuge dans le nord du pays, retourne à Téhéran pour aider Aida à organiser les funérailles de leur mère. Un autre, chirurgien installé aux Etats-Unis, examine à distance le dossier médical du père d’Armin afin de donner un second avis sur une éventuelle opération. Une amie, elle, tente par tous les moyens de réactiver la carte SIM iranienne d’Armin en France pour lui permettre de communiquer avec ses proches.
Finalement, Manije ne sera pas enterrée à Taleghan, dans cette région montagneuse aux paysages spectaculaires dont la famille est originaire et où elle souhaitait reposer. Les autorités imposent son enterrement au grand cimetière de Téhéran, Behesht-e Zahra, dans la section réservée aux « martyrs ». Malgré leur deuil, la famille doit batailler pour obtenir qu’elle soit enterrée légèrement à l’écart de cette division. « Nous n’avons personne à Behesht-e Zahra. Ma mère voulait être enterrée à Taleghan, auprès de sa famille », regrette Armin. Pour lui, parler de sa mère au passé n’est pas encore possible, elle qui était enseignante à la retraite, sportive et profondément attachée à la vie. « Manije était un arc-en-ciel, raconte Armin. Elle ne cessait de planter des fleurs. Elle a tout fait pour que ma sœur et moi puissions poursuivre ce qu’on aimait – la peinture, le tennis, les cours de français – dès l’enfance, même si elle ne connaissait pas forcément les codes et n’en avait pas toujours les moyens financiers. Elle était beaucoup trop vivante pour ne plus exister. »
Les bombardements israélo-américains en Iran ont fait au moins 1 701 victimes civiles, dont au moins 254 enfants, selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA). A ces victimes s’ajoutent 1 221 membres des forces militaires iraniennes tués, ainsi qu’environ 700 personnes dont le statut, civil ou militaire, n’a pas pu être établi.
Jusqu’au bout, Mohammad-Reza Javdan, 78 ans, n’a pas voulu quitter Téhéran. Chaque fois que son frère Hamid, installé à Paris, lui demandait d’aller se mettre à l’abri chez des proches dans les provinces voisines, il l’envoyait balader. « Hamid jân [“cher Hamid”, en persan], s’il y a un missile qui entre dans la pièce, j’ouvrirai la fenêtre pour qu’il ressorte. Vraiment, ne t’inquiète pas. Notre pays a déjà été ravagé. Nous avons tous sombré dans la misère. Ça va aller », lui disait-il.
Mohammad-Reza, qui vivait au rez-de-chaussée d’un immeuble de quatre étages, a été tué lors d’un bombardement qui a frappé son bâtiment le 16 mars. Les restes de cet homme courageux, enjoué et plein de vie, n’ont été identifiés que plus de sept semaines plus tard.
« J’aime cette vie qui est un défi »
La nouvelle est parvenue à Hamid par Rahmat, un proche de la famille qui s’occupait de « Mamad », le surnom de Mohammad-Reza : il lui donnait des bains, lui faisait des injections de vitamines, lui avait retiré ses points de suture après qu’il a été blessé à la hanche lors d’une manifestation contre la République islamique en janvier. Depuis l’attaque, Rahmat a tout fait pour retrouver son corps.
L’avant-dernière fois que les deux frères se sont parlé sur Internet, c’était après le massacre de janvier où des milliers, voire des dizaines de milliers, de manifestants ont été tués. Malgré son âge avancé, Mohammad-Reza était descendu dans la rue avec son déambulateur. « Je voulais accompagner ces jeunes gens qui manifestaient », avait-il dit à son frère.
Sur l’une des photos qu’il avait envoyées à son frère, une bosse apparaissait sur son front. « J’ai été frappé à la tête avec une matraque. Heureusement qu’ils ne m’ont pas touché la hanche », avait-il raconté à Hamid.
Ingénieur textile de formation, Mohammad-Reza avait vécu en Iran, au Royaume-Uni, au Canada, en France et en Suède. Après la mort de sa mère, en Suède, il était rentré en Iran en 2023 pour occuper la maison familiale dans le vieux quartier de Bahar, au centre de Téhéran. « Je sais que la République islamique, c’est une merde. Mais j’aime ce pays. J’aime cette vie qui est un défi », disait-il.
Il survivait avec le peu d’argent que sa mère lui avait laissé. Lui qui ne voyait pas, depuis le début, l’intervention étrangère en Iran d’un bon œil répétait à son frère : « Hamid jân, tu penses vraiment que les Etats-Unis et Israël vont nous laisser construire un Etat démocratique après la chute de la République islamique ? »
Il n’y croyait guère. Et au fil des jours, alors que la République islamique ne tombait pas et devenait au contraire de plus en plus confiante et radicale, il disait à son frère : « Tu vois ce qui se passe ? Non seulement ils ne sont pas tombés, mais ils sont en train de devenir encore plus forts. »
« Œuvre prophétique »
Rahmat, lui, a continué d’envoyer à Hamid Javdan des vidéos des pelleteuses en train de déblayer les gravats. Les restes de Mohammad-Reza, pulvérisés, ont été identifiés le 6 mai grâce à la comparaison des radiographies de son bassin avec les prothèses retrouvées parmi ses ossements. Il a été enterré deux jours plus tard. « La boucle est enfin bouclée », dit son frère.
Source : – (Le 09 mai 2026)
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