
SenePlus – Deux ascensions, deux chutes, une étrange répétition de l’Histoire
Il y a des destins qui ressemblent à des romans avant même que les écrivains ne songent à les écrire. Des vies qui semblent suivre une intrigue déjà tracée : l’ascension fulgurante, la lumière, les applaudissements… puis, quelque part dans les coulisses, une ombre qui grandit.
Le destin de Yambo Ouologuem est de ceux-là. Il n’est pas nécessaire de revenir longuement sur son histoire. Quelques lignes suffisent pour faire apparaître le vertige d’un dénominateur commun. À vingt-huit ans, le jeune Malien entre dans la littérature française par la grande porte. Le Devoir de violence lui vaut le prix Renaudot. Paris découvre un prodige. L’Afrique découvre l’un des siens au sommet. On célèbre sa voix, son audace, son intelligence. Puis le ciel se couvre. Les accusations de plagiat apparaissent. La suspicion s’installe. Le livre est retiré. Et derrière le scandale littéraire commence une autre histoire, plus lente, plus silencieuse, presque souterraine : celle d’un homme qui s’éloigne peu à peu du monde intellectuel jusqu’à devenir une ombre derrière sa propre légende.
Des décennies plus tard, une autre histoire vient réveiller en moi cette étrange sensation de déjà-vu. Ou plutôt de déjà-revu. Le cas du Dr Jason Arday. Un enfant dont le parcours semblait, dès le départ, défier tous les pronostics. Un homme qui avance là où beaucoup auraient renoncé. Il reprend ses études, franchit les obstacles, devient chercheur, puis professeur. Et finalement, à trente-sept ans, il atteint Cambridge. Cambridge. Le nom suffit presque à raconter le sommet. Là encore, l’ascension est vertigineuse. Là encore, un homme dépasse les frontières que son histoire semblait lui avoir assignées. Son parcours devient plus grand que lui-même. Il n’est plus seulement Jason Arday : il devient une histoire. L’histoire d’un dépassement de soi. L’histoire d’une revanche sur les pronostics. L’histoire de celui à qui certaines portes semblaient promises à rester fermées et qui finit pourtant par entrer dans l’une des institutions universitaires les plus prestigieuses du monde.
Comme chez Ouologuem, quelque chose se fissure dans la vie jeune professeur. D’abord une accusation. Puis une autre. Le mot tombe : plagiat. Des interrogations apparaissent sur certaines parties de son parcours. Les controverses s’élargissent. Le récit qui, hier encore, semblait lumineux commence à se couvrir de nuages. Puis vient la démission. Et l’exposition publique devient de plus en plus brutale. Et, quelques jours plus tard, la mort.
Je m’arrête ici volontairement, parce qu’il y a des endroits où l’écriture doit savoir se taire. Je ne sais pas ce que les enquêtes établiront. Je ne dirai donc pas que le scandale a causé sa mort. La police considère actuellement son décès comme inattendu, mais non suspect. Sa famille parle d’une campagne de harcèlement et de désinformation qui l’aurait profondément atteint. Mais même dans cette incertitude, quelque chose trouble. Quelque chose résiste au silence : l’ascension, la consécration, la fabrication du symbole, la fissure, la chute, puis le silence.
C’est là que Dr Jason Arday me ramène à Yambo Ouologuem. Pas parce que leurs histoires seraient identiques. Pas parce que leurs affaires seraient de même nature. Pas parce que l’Histoire aurait décidé de copier-coller leurs destins. Mais parce qu’elles semblent parfois emprunter la même pente. Et cette pente, je la trouve inquiétante. Nous aimons fabriquer des génies, surtout lorsqu’ils viennent de loin. Nous aimons l’enfant qui déjoue les pronostics, le jeune Africain qui conquiert Paris, le jeune Noir qui atteint Cambridge, celui qui franchit les barrières que tant d’autres avant lui ont heurtées. Nous ne célébrons plus seulement leur travail ; nous célébrons ce qu’ils représentent. Et c’est peut-être là que commence le PIÈGE, n’est-ce pas Mohamed Mbougar Sarr ?
Quand un homme devient un SYMBOLE, il cesse parfois d’avoir le droit d’être simplement un homme. On lui pardonne moins. On l’écoute moins. On lui permet moins de trébucher. Il ne doit plus avoir de contradictions, il ne doit plus se tromper, il ne doit plus avoir de zones d’ombre. Nous lui demandons d’être à la hauteur de l’histoire que nous avons écrite sur lui. Et lorsqu’une faille apparaît, la mécanique s’inverse : le héros devient suspect, le prodige devient imposteur, l’admiration se mue en soupçon, le piédestal devient tribunal. Et ceux-là mêmes qui, hier, vous élevaient jusqu’au ciel peuvent parfois être les premiers à vous précipiter vers le sol.
Je pense à Ouologuem. Je pense à la manière dont son œuvre a été longtemps enfermée dans le mot « plagiat », comme si un mot pouvait suffire à recouvrir une œuvre entière, à effacer ses audaces, ses ambiguïtés, sa puissance, ses contradictions. Je pense à cette étrange solitude qui accompagne parfois les intellectuels lorsqu’ils cessent d’être utiles au récit collectif. Hier, on avait besoin du génie. Puis on a découvert l’homme. Et l’homme, lui, est toujours plus compliqué que le génie.
Alors je regarde aujourd’hui l’affaire Arday et une question me revient : où sont les intellectuels lorsque l’un des leurs tombe ? Si des fautes ont été commises, elles doivent être examinées. L’intégrité académique doit être défendue. La vérité ne doit jamais être sacrifiée à l’émotion. Mais faut-il pour autant transformer un homme en accusé permanent ? Faut-il que la recherche de la vérité passe nécessairement par l’humiliation ? Faut-il qu’une faute éventuelle condamne toute une existence ? Je ne le crois pas. Défendre l’intégrité n’exige pas la cruauté. Chercher la vérité n’exige pas le lynchage. Reconnaître les erreurs d’un homme n’autorise personne à lui retirer son humanité.
C’est peut-être cela que nous n’avons pas encore appris. Nous savons fabriquer des idoles. Nous savons les couronner. Nous savons les applaudir. Mais savons-nous encore regarder tomber des hommes ? Et pour les intellectuels noirs, la charge peut être plus lourde encore. Parce qu’ils ne portent pas seulement leur nom. Ils portent parfois sur leurs épaules les espérances d’une génération, les blessures d’une histoire, les frustrations d’un continent et le désir collectif de prouver quelque chose au monde. Leur réussite devient alors une victoire qui dépasse leur personne. Mais lorsque vient la chute, leur chute aussi devient collective. On ne juge plus seulement l’homme. On juge le récit. On juge le SYMBOLE. On juge ce que l’on avait projeté sur lui. Et peut-être est-ce là le véritable vertige : nous fabriquons des hommes extraordinaires, puis nous leur reprochons de ne pas être extraordinaires jusqu’au bout.
Voilà pourquoi Yambo Ouologuem continue de me hanter. Voilà pourquoi Jason Arday m’interpelle. Deux époques, deux hommes, deux ascensions fulgurantes, deux histoires qui se fissurent sous le poids des regards. Et derrière elles, une même question qui refuse de mourir : que faisons-nous de nos intellectuels lorsque nous cessons de croire en eux ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Mais peut-être que l’Histoire, elle, nous en a déjà laissé quelques fragments. Il suffit parfois de regarder derrière nous. Très loin derrière nous. Et l’on découvre que certaines histoires ne meurent jamais. Elles attendent simplement… qu’un autre homme vienne les recommencer.
Ismaila Niang
Source : SenePlus (Sénégal) – Le 15 août 2026
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