Coupe du monde 2026 : avant France-Sénégal, récit d’une nuit de mai 2002 où les « Lions de la Teranga ont mangé le Coq français »

Le Sénégal et la France se retrouvent mardi 16 juin pour leur entrée en lice dans le Mondial 2026, vingt-quatre ans après le succès historique (1-0) des Lions de la Teranga contre les Bleus en ouverture de l’édition 2002. Les acteurs de ce match livrent au « Monde » leurs souvenirs d’une soirée particulière.

Le Monde  – L’affiche a comme un air de déjà-vu. Le 16 juin, au New York New Jersey Stadium, d’East Rutherford (New Jersey), les Bleus affrontent le Sénégal pour leur premier match de Coupe du monde 2026. Comme à Séoul un soir de mai 2002, béni pour les uns, maudit pour les autres. Du côté français, cette rencontre laisse encore un goût amer, celui d’une entrée en lice ratée des champions du monde et d’Europe en titre de l’époque. Une défaite (0-1) devenue, avec le temps, un moment effacé dans l’histoire des Tricolores. « Ce match ne peut être qu’un mauvais souvenir puisqu’on a perdu », se souvient Lilian Thuram. « Les Français l’ont oublié », assure l’historien Pascal Blanchard, fin connaisseur du football.

Du côté sénégalais, ce face-à-face est encore dans toutes les mémoires. Dans les rues de Dakar, de Saint-Louis, de Matam ou de Kédougou, cette victoire insolente est restée intacte, joyeuse comme une nuit de liesse populaire où tout un peuple chantait « les Lions ont mangé le Coq », où le Sénégal prenait une revanche symbolique sur l’ancienne puissance coloniale. « C’est comme si notre Coupe du monde s’était arrêtée là. Battre la France, avec tout ce que ça peut représenter, c’était extraordinaire », se remémore le défenseur des Lions de la Teranga, Ferdinand Coly, défenseur lors de ce match si particulier.

Vingt-quatre ans plus tôt, le Sénégal n’avait encore rien d’une grande nation de football, mais l’année 2002 va marquer un véritable tournant pour ce pays d’Afrique de l’Ouest. Le 13 février, la sélection atteint à Bamako sa première finale de Coupe d’Afrique des nations (CAN), perdue aux tirs au but face au Cameroun. En mai, elle s’envole vers la Corée du Sud et le Japon pour disputer sa première phase finale de Coupe du monde.

Les joueurs Sénégalais El-Hadji Diouf, Ferdinand Coly et Khalilou Fadiga, à l’entraînement, au stade de la Coupe du monde de Suwon (Corée du Sud), le 10 juin 2002.

Le Sénégal hérite alors d’un groupe relevé : l’Uruguay, le Danemark et la France, championne du monde en 1998. « Après le tirage au sort, on s’est appelés entre nous [les joueurs] et on a rigolé », se souvient Alassane N’Dour, milieu défensif sénégalais. « On nous chambrait, on disait qu’on allait prendre une raclée, qu’il fallait sortir les marabouts et d’autres clichés », poursuit son ancien coéquipier Ferdinand Coly. « La France était une équipe de stars, on les regardait avec admiration, elle nous faisait rêver », ajoute-t-il.

Les Bleus, menés par Zinédine Zidane, semblent alors invincibles. « C’était une machine à faire peur, souligne Ferdinand Coly. La défier signifiait que nous étions arrivés à la table des grands. Mais on nous a un peu sous-estimés. »

En France, le public et les suiveurs des Bleus imaginent déjà leur équipe soulever une deuxième fois d’affilée le précieux trophée. Le Mondial ? Une formalité. « Lors du dernier match de préparation à la maison [au Stade de France], je vois un maillot géant avec deux étoiles se déployer sur une tribune. Là, je me dis que ça va trop loin, raconte Lilian Thuram. Le pays a manqué d’humilité. C’était l’inverse de 1998, où personne ne nous voyait champion du monde. »

Les Bleus trop confiants

La malchance s’invite également dans la préparation des Français : Zinédine Zidane se blesse à la cuisse gauche le 26 mai lors d’une rencontre amicale contre la Corée du Sud, cinq jours avant le match d’ouverture du Mondial face au Sénégal. Immédiatement, le doute s’installe : sera-t-il rétabli à temps ? Finalement forfait, l’encadrement de l’équipe de France cherche à se rassurer, et Claude Simonet, le président de la fédération, le verrait bien être « l’homme décisif lors du deuxième tour ».

Autre point de crispation : le camp de base. Les Bleus, dirigés par Roger Lemerre, ont élu domicile au Sheraton de Séoul. Bar, discothèque, casino… C’est le lieu de toutes les tentations. « Je pense qu’on s’est vraiment trompé dans le choix de l’hôtel, confie Lilian Thuram. Pour manger, on devait se rendre dans un autre établissement où se trouvait un casino. Il y avait beaucoup de monde. En tant qu’équipe, nous n’étions plus seulement avec nous-mêmes. Voir et vivre avec cette agitation nous sortait de notre bulle et de notre concentration. »

Les Sénégalais, eux, se préparent au combat. Les Lions, dont le groupe est mené par El-Hadji Diouf et Khalilou Fadiga, sont entraînés par un Français, Bruno Metsu (1954-2013). « C’est encore moins excusable de la part des Français d’avoir considéré que le match était gagné avant de l’avoir joué, parce que ces garçons-là, on les connaissait parfaitement », rappelle Jean-Michel Larqué, qui avait commenté la rencontre pour TF1. « Le Sénégal était perçu comme une équipe de France bis », estime l’historien Pascal Blanchard. Certains internationaux sont nés à Paris ou tout proche, d’autres sont binationaux. Sur les vingt-trois joueurs sélectionnés, vingt jouent en France. « Ce match avait quelque chose de particulier », lance Alassane N’Dour.

Le milieu de terrain sénégalais Papa Bouba Diop, après son but contre la France, le premier de la Coupe du monde en  Corée du Sud et au Japon 2002, à Séoul, le 31 mai 2002.

« Dans les vestiaires, avant le match, il y avait un silence de cathédrale. Avec ses grands yeux bleus, le coach répétait : “Vous avez l’occasion de rentrer dans l’histoire” », se souvient Ferdinand Coly. Le 31 mai, au World Cup stadium de Séoul, Les Lions de la Teranga surprennent les Bleus. « Il y avait de l’adversité et du répondant de la part des Sénégalais », se souvient M. Larqué. A la 30e minute, après une folle chevauchée, El-Hadji Diouf centre pour Papa Bouba Diop (1978-2020), qui profite d’un cafouillage pour propulser le ballon au fond des filets de Fabien Barthez. Fou de joie, il s’élance vers le poteau de corner, retire son maillot et le dépose sur la pelouse. Autour de cette tunique blanche, l’attaquant disparu en 2020 danse avec ses coéquipiers.

« La victoire de l’Afrique »

« Nous étions déterminés à gagner. On ne prend jamais un match de Coupe de monde à la légère. On avait dominé la rencontre », insiste Lilian Thuram. Certes, mais l’équipe de France a aussi manqué cruellement de réussite. Le score restera figé : le Sénégal l’emporte 1-0. Au coup de sifflet final, c’est une explosion de joie du côté sénégalais. « Ce n’est pas que la victoire d’un pays, mais de l’Afrique aussi », avance Alassane N’Dour. Dans le camp des Bleus, c’est la gueule de bois : la France sera éliminée dès le premier tour tandis que le Sénégal se hissera en quarts de finale, comme le Cameroun en 1990.

Que reste-t-il de ce 31 mai 2002 ? Pour l’historien Pascal Blanchard, spécialiste des questions coloniales, ce match dépasse largement le cadre du football. Il intervient dans une France en plein basculement. Quelques semaines plus tôt, Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, s’était qualifié au second tour de l’élection présidentielle. L’euphorie de 1998, symbole d’une France « Black Blanc Beur », semblait déjà loin. « La sortie prématurée des Bleus va tourner la page de la France de la diversité comme un horizon commun », analyse-t-il.

Vingt-quatre ans plus tard – et après une défaite en match préparatoire contre la Côte d’Ivoire (1-2) –, les retrouvailles entre la France et le Sénégal se déroulent dans un tout autre contexte. L’influence française sur le continent est contestée, voire rejetée dans la plupart des pays du Sahel. « Une nouvelle victoire sénégalaise pourrait être lue comme le symbole ultime d’une France qui n’aurait plus sa place en Afrique », estime Pascal Blanchard.

Pour Alassane N’Dour, ce nouveau face-à-face n’est rien d’autre qu’un match de foot « avec un Sénégal décomplexé, fort de ses deux victoires à la CAN [le dernier titre face au Maroc en janvier est contesté]. C’est un sacré clin d’œil de l’histoire ». Et une certitude : Les Lions veulent remanger le Coq.

Source : Le Monde

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