Ancien journaliste à Radio-Mauritanie, Chérif Kane menacé physiquement a été contraint de quitter Nouakchott en décembre 1989 pour s’exiler en France. Il vit actuellement à Rouen. Il revient sur son premier séjour à Massy dans cet ancien bâtiment administratif reconverti en centre d’accueil de la Cimade, rue de Bretagne où beaucoup de Mauritaniennes et de Mauritaniennes ont séjourné pendant six mois avant de s’installer en France. Parmi eux, certains ont disparu. Cette chronique vise également à leur rendre hommage.
Centre CIMADE-80 rue du 8 Mai 1945 Massy, février 1990
Je me souviens de mon arrivée au centre de la Cimade, un matin gris de février, les doigts gelés autour de ma valise. Je me dirigeais vers ma chambre. Dans ces instants-là, en ouvrant la porte, je me souviens que je venais de loin, mais surtout d’un pays qui avait cessé de me laisser respirer. Pour la première fois je me sentais en sécurité comme la plupart de mes compatriotes avec qui je partageais ce centre. Cette première étape de l’exil est essentielle parce que nous avions trouvé un endroit où l’on nous écoutait sans nous juger. Le dénominateur commun, nous avons été confrontés au dispositif complexe, récits répétés, dossiers à constituer, entretiens avec l’OFPRA (Office français des réfugiés et apatrides) avant d’obtenir l’asile politique en France.
Cette chronique est née de la nécessité de raconter un vécu non pour enfermer mes compatriotes dans une catégorie « réfugiés », « demandeurs d’asile » ou « migrants » mais pour restituer sans doute des visages qui ont été marqués par la beauté de notre résistance face à l’exil qui est trop souvent réduit à des chiffres, des flux, des débats abstraits. C’est également pour dire merci à toutes et à tous.
Le centre d’accueil Massy n’avait rien d’un palais. Au contraire c’était un refuge pour les nombreux réfugiés mauritaniens en France à la suite des graves évènements de 89 entre le Sénégal et la Mauritanie.
Ce dispositif administratif était une étape décisive avant de procéder au regroupement familial de mon épouse et de mes trois enfants à bas âge. Cette attente était aussi valable pour d’autres réfugiés. Mais pour nous tous c’était bien plus qu’un point sur une carte administrative. C’était un espace suspendu entre un passé et un avenir qu’on n’osait pas encore nommer.
Nous étions plus d’une dizaine de Mauritaniennes et de Mauritaniens, tous diplômés, médecins, journalistes, administrateurs et professeurs, ingénieurs et éducateurs spécialisés et logés dans ce centre Cimade à quelques minutes des voies ferrées de Massy. Outre la Mauritanie, dans les années 1990, le Centre international d’accueil de la Cimade à Massy recevait principalement des réfugiés venus d’Amérique latine, d’Asie du Sud‑Est, d’Afrique (notamment d’Algérie) et d’Europe de l’Est, reflétant les grands conflits géopolitiques de l’époque.
Dans ces couloirs de chambres et les petits jardins autour, nous apprenions à vivre autrement. Nous portions tous des fragments du désert et des souvenirs de fleuve et des blessures profondes pour certains déportés au Sénégal et pour d’autres à plusieurs reprises convoqués et amenés à la police comme moi. Nous portions tous cette force discrète qui nous avait permis au fil des jours, des semaines et des mois d’inventer des solidarités discrètes là où tout semblait précaire.
Au Centre, il y avait aussi des moments de chaleur avec les repas partagés où chacun cuisinait un plat. Mais le plus souvent ce sont les aînés qui donnaient l’exemple et cuisinaient en particulier les dimanches parce que dans la semaine nous mangions au restaurant du centre. Les semaines passaient rapidement au rythme des récits répétés des raisons de notre exil, des moments de joie de retrouvailles et d’attente pour ceux qui avaient de la famille restée en Mauritanie ou au Sénégal. Des moments de joie du vivre ensemble où la solidarité comme boussole nous aide à penser aux amis, parents restés en Mauritanie ou au Sénégal ou d’autres amis réduits au silence ou emprisonnés. Ce séjour de six mois seulement pour tous, visait à nous aider à nous reconstruire pour intégrer la société française. La Mauritanie était toujours dans notre rétroviseur. C’était le prix à payer en pensant à cette phrase « L’exil n’est pas un départ, c’est une déchirure qui continue de saigner. »
L’exil c’est aussi un acte politique : refuser l’effacement, refuser la simplification, refuser la déshumanisation.
Cet exil forcé pour la plupart d’entre nous n’était ni une crise, ni une invasion, ni une anomalie mais une réalité humaine, universelle. Cela révélait en nous autant les fragilités du monde que la force de celles et ceux qui le traversaient. Aujourd’hui installé à Rouen, je continue de suivre la situation politique en Mauritanie et de m’engager dans des actions de contribution à la compréhension de la question nationale,relayées par le site Kassataya en France et reprises par Cridem en Mauritanie. L’exil ne s’arrête pas avec une intégration française. Après plus de trois décennies, nous avons transformé la douleur en parole.
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