« Chaque matin, il demandait à une élève de le suivre » : au Sénégal, la condamnation historique à vingt ans de prison d’un maître coranique pour viols sur mineurs

Serigne Khadim Mbacké, issu d’une des plus prestigieuses lignées maraboutiques du pays, a été condamné à vingt ans de réclusion pour les viols et les actes pédocriminels infligés à 28 élèves d’un quartier miséreux de la ville sainte de Touba.

Le Monde – Lundi 8 juin, au tribunal de Diourbel, au Sénégal, le courage l’a emporté sur la honte. Vingt-six jeunes filles, âgées de 10 à 17 ans ont affronté leur agresseur, un ancien maître coranique, Serigne Khadim Mbacké, âgé de 37 ans. Issu d’une des plus puissantes familles religieuses du Sénégal, les Mbacké, l’homme a été reconnu coupable de viols et d’actes pédocriminels sur 28 de ses élèves mineures, à l’issue d’une audience spéciale. Il a été condamné à la peine maximale : vingt ans de réclusion criminelle. Une condamnation historique, dans un pays où le viol n’a été criminalisé qu’en 2020.

Par le nombre de victimes et l’identité de l’accusé, il s’agit à ce jour de « la plus grande affaire de pédocriminalité » jamais jugée au Sénégal, selon les avocats des parties civiles. Révélée en mars 2023, l’affaire de Keur Gol – du nom d’un quartier miséreux de la ville sainte de Touba – avait suscité une vive émotion dans le pays. Elle opposait un suspect influent face à 28 victimes présumées issues des franges les plus pauvres de la population. Toutes se sont constituées parties civiles, seules deux d’entre elles étaient absentes au jugement.

A l’énoncé du verdict, dans la salle d’audience bondée, Soda G., 16 ans, Mame Diarra T., 17 ans, et leurs camarades plus jeunes ont laissé éclater leur joie avant de se jeter dans les bras de leurs parents et de leurs avocats. « Je suis tellement soulagée pour mes filles », confie Binta Tall, la mère de deux survivantes. « Elles ont beaucoup souffert ces trois dernières années. Dans la rue, les gens se moquent d’elles. Des voisins les appellent les “déchets” de Serigne Khadim Mbacké, car ils croyaient à la thèse du complot. Maintenant, ils savent que c’est faux », souffle-t-elle, exténuée après cette journée éprouvante.

A la barre, les jeunes filles ont fait bloc, serrées les unes contre les autres. Une solidarité dont elles ont fait preuve dès le début de l’affaire. Convoquées par groupes pour témoigner, en fonction des violences subies – viols, agressions sexuelles –, elles ont maintenu leurs accusations. Soda G. a rapporté deux viols. « Ma mère m’avait demandé d’aller chez lui pour qu’il plastifie le livre de religion de ma sœur, a-t-elle expliqué. Il m’a dit d’entrer dans sa chambre et m’a obligé à avoir une relation sexuelle avec lui. J’ai hurlé. Il m’a dit que si je parlais, il me tuerait. » Des faits que l’adolescente avait déjà confiés au Monde, en 2023.

Soda G. s’est ensuite murée dans le silence. Quelques semaines plus tard, après avoir accompagné sa petite sœur chez l’enseignant pour un cours de récitation, l’homme l’isole dans sa chambre et lui fait boire une « potion » contenue dans un seau. Soda G. se souvient avoir perdu ses moyens : « Ma tête tournait. Je me suis assise sur le lit. Puis, il m’a violée. » S’ensuivent des migraines durant plusieurs jours qui la mènent à l’hôpital.

Pressions des proches

A sa grand-mère qui l’a élevée, Soda G. ne dira rien. Tourmentée, elle finit par mettre sa meilleure amie, Mame Diarra T. dans la confidence. Celle-ci lui raconte avoir subi le même sort. « Un jour, le maître m’a demandé de rester après les cours, a-t-elle témoigné à l’audience. Quand tout le monde est parti, il m’a fait entrer dans sa chambre. Il m’a ordonné d’enlever mon slip. J’ai refusé, mais il a menacé de me frapper. Alors, je me suis tue, et il s’est jeté sur moi. »

Une agression que Mame Diarra T. raconte à sa mère, laquelle alerte d’autres parents de l’école coranique, où étudient une quarantaine d’enfants. Quand le chef du village apprend que sa fille a aussi subi les assauts du maître coranique, il convoque une réunion. Les parents sont invités à questionner et à écouter leurs enfants. En quelques semaines, les langues se délient, les habitants découvrent, stupéfaits, l’ampleur des viols commis par Serigne Khadim Mbacké.

« Chaque matin, il demandait à une élève – les garçons n’étaient pas choisis – de le suivre dans la pièce attenante à la salle de cours pour réciter des versets. Il leur faisait boire un breuvage, puis les agressait. A celles âgées de 10 ans, il imposait fellations et attouchements. Les plus âgées subissaient des viols avec pénétration. A toutes, il prétendait avoir le pouvoir mystique de savoir si elles le dénonçaient grâce à ses visions et à son chapelet », détaillait au Monde, en août 2023, un enquêteur de la brigade de recherche de Touba.

Les familles, bien que pauvres, refusent alors de céder aux pressions des proches de Serigne Khadim Mbacké, qui leur proposent de l’argent contre leur silence. Elles parlent d’une même voix et décident de saisir la justice. Mais quand les premières plaintes tombent, en mars 2023, le maître coranique est déjà loin. Alerté par des habitants, il s’est enfui de nuit vers la Casamance, une région du sud du pays, pour « se préparer mystiquement à la justice », d’après son audition. Puis, le 1er juin 2023, il refait surface à Keur Gol. Repéré par des voisins, il se rend finalement à la gendarmerie, où il est arrêté et placé en détention provisoire.

Un « signal fort »

Comment cet homme issu d’une prestigieuse lignée maraboutique, l’une des plus influentes du Sénégal, a-t-il pu commettre autant de viols durant des années, s’interrogent les familles des jeunes victimes ? Les habitants sont d’autant plus sidérés qu’ils avaient ouvert grand leur porte à cet inconnu, arrivé en 2018 dans leur quartier.

Impressionnés par le bagage religieux de l’enseignant, toujours impeccablement vêtu, ils lui demandent alors d’assurer l’éducation religieuse de leurs enfants. Serigne Khadim Mbacké devient un notable respecté. Il bénit les mariages, baptise les nouveau-nés, prêche lors de la prière du vendredi. Pour les habitants, peu instruits en religion et dépourvus de moyens pour envoyer leurs enfants loin de Keur Gol, l’homme est un recours.

Une déférence qui a tourné à la « jalousie », s’est défendu, lundi, l’accusé. Pendant l’audience, il a nié les faits de viols et d’agressions sexuelles et s’est présenté comme la victime d’un complot ourdi par la mère de deux victimes, Binta Tall. « J’ai refusé ses avances, donc elle s’est vengée en m’accusant de viols », a-t-il déclaré, avant d’avancer une autre explication tout aussi bancale : « Des gens voulaient m’écarter de la mosquée pour prendre ma place d’imam. » Face à cette ligne de défense, son avocat, Me Chérif Sy, a demandé qu’il soit procédé à une expertise psychiatrique de son client.

Devant les membres de la famille Mbacké présents dans la salle, la main des juges n’a pas tremblé. Ils ont suivi les réquisitions de l’avocat général et ont prononcé une condamnation à vingt ans de réclusion. Un « signal fort » dans la lutte contre la pédocriminalité, veut croire Me François Senghor, avocat des parties civiles mandaté par l’ONG Amnesty International. Ces dernières années, plusieurs affaires semblables ont éclaté au Sénégal. En janvier, un vaste réseau pédocriminel impliquant le Français Pierre Robert, homme d’affaires picard de 73 ans, et des intermédiaires sénégalais a été démantelé grâce à la coopération judiciaire entre Paris et Dakar. L’enquête, qui s’annonce tentaculaire, est toujours en cours.

« Des cas comme l’affaire Keur Gol existent à Touba, à Dakar et ailleurs, mais on n’en parle pas car notre société encourage et légitime la non-dénonciation des violences faites aux filles et enfants, déplore Oumy Sya Sadio Sow, chargée du programme Femmes et enfants d’Amnesty International dans le pays. En ce sens, ce verdict est un pas significatif vers la fin de l’impunité qui entoure les violations des droits des enfants au Sénégal. »

Source : Le Monde

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