Ce Sénégal que je ne reconnais plus – Lettre à ma fille

EXCLUSIF SENEPLUSUne nation devient fragile lorsqu’elle commence à apprendre à ses citoyens à se méfier les uns des autres. Les sociétés qui s’habituent aux boucs émissaires finissent toujours par se fracturer elles-mêmes.

Djiwo,

Tu es née loin de la terre qui m’a vu naître. Tes premiers pas se sont faits dans un pays où l’on apprendra peut-être un jour à te regarder avant même de t’écouter. Tu grandiras dans une société qui te demandera parfois d’où tu viens avant même de te demander qui tu es. Et je sais déjà, avec cette lucidité triste que donnent les années, qu’il arrivera un moment où tu découvriras le poids des regards, la violence discrète des préjugés, cette manière qu’ont certaines sociétés de rappeler à ceux qu’elles considèrent différents qu’ils ne seront jamais tout à fait chez eux. Je sais que tu connaîtras peut-être cela en France. Et pourtant, ce qui me bouleverse aujourd’hui, c’est de voir que ton père, lui aussi, découvre peu à peu cette même mécanique dans son propre pays.

C’est cela que je veux te raconter.

Je viens d’un Sénégal que l’on m’a appris à aimer comme une terre d’hospitalité. Un pays imparfait, souvent injuste, parfois dur, mais où survivait malgré tout une certaine idée de la fraternité. Nous avons grandi avec des frontières politiques héritées de l’histoire, mais avec des vies qui les traversaient sans cesse. Des familles réparties entre plusieurs pays. Des langues qui voyageaient. Des marchés mêlés. Des cousinages anciens entre peuples que l’administration coloniale avait tenté de séparer sans jamais vraiment y parvenir. Dans le Sénégal de mon enfance, être Guinéen, Malien, Mauritanien ou Gambien ne faisait pas automatiquement de quelqu’un une menace. Nous savions que l’Afrique de l’Ouest était un espace de circulations et de mémoires partagées. Le nationalisme de nos indépendances n’était pas fondé sur la haine des voisins. Il parlait de dignité, de souveraineté, de liberté retrouvée. Mais quelque chose est en train de changer.

Depuis quelque temps, les discours se durcissent. Des voix de plus en plus fortes expliquent aux Sénégalais que leurs problèmes viendraient des étrangers. On désigne des communautés entières comme des dangers collectifs. On transforme des faits divers en accusations ethniques. On parle des Guinéens comme d’autres, ailleurs, parlent des immigrés africains ou arabes. Et souvent, ce sont les Peuls qui deviennent les cibles les plus commodes. Un homme fraude ? Alors certains insinuent qu’un peuple entier serait suspect. Un individu commet un délit ? Alors une communauté entière se retrouve symboliquement jugée. C’est toujours ainsi que commencent les dérives : on cesse de voir des êtres humains, on commence à voir des catégories. Tu sais, ma fille, lorsque des responsables politiques français comme Éric Zemmour associaient les Sénégalais à la délinquance ou au trafic de drogue parce que quelques-uns avaient été arrêtés en France, beaucoup d’entre nous avaient crié au racisme. Nous avions raison. Car personne n’accepte d’être résumé aux fautes d’une minorité. Mais comment pourrions-nous dénoncer ces amalgames lorsqu’ils nous visent, puis les accepter lorsqu’ils frappent d’autres Africains chez nous ?

Les principes n’ont de valeur que lorsqu’ils valent pour tout le monde.

Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est même pas la brutalité de certains discours. Les sociétés ont toujours produit des hommes qui prospèrent sur la peur. Non. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le silence qui les accompagne. Le silence de ceux qui savent. Le silence d’intellectuels qui connaissent l’histoire de nos peuples mais préfèrent se taire. Le silence de responsables politiques qui comprennent les dangers du poison identitaire mais calculent leurs intérêts. Le silence de certaines rédactions qui invitent, diffusent, amplifient, jusqu’à banaliser l’inacceptable. Car les mots finissent toujours par transformer les sociétés qui les tolèrent. Une nation devient fragile lorsqu’elle commence à apprendre à ses citoyens à se méfier les uns des autres. Et l’histoire montre une chose terrible : le soupçon identitaire ne s’arrête jamais là où ses promoteurs prétendent le fixer. Aujourd’hui, certains désignent les Peuls guinéens. Demain, ce seront peut-être les Peuls sénégalais eux-mêmes. Puis d’autres encore. Les habitants d’une région. Une confrérie. Une langue. Une communauté jugée « pas assez nationale ».

Les sociétés qui s’habituent aux boucs émissaires finissent toujours par se fracturer elles-mêmes.

Je veux que tu comprennes cela très tôt : le patriotisme n’est pas la haine de l’autre. Aimer son pays ne signifie pas apprendre à mépriser celui du voisin. Une nation forte n’a pas besoin de fabriquer des ennemis intérieurs pour exister. Je ne veux pas que tu grandisses dans la naïveté. Tu rencontreras probablement le racisme. Peut-être à l’école. Peut-être dans la rue. Peut-être dans les regards polis qui rappellent silencieusement qu’on te voit d’abord comme différente. Mais je ne veux pas non plus que cette expérience te transforme en miroir de ce que tu auras subi. Ne laisse jamais la douleur devenir une idéologie. Ne laisse jamais les humiliations te convaincre que l’humanité se divise entre peuples supérieurs et peuples suspects. Ton identité sera multiple. Française par naissance. Sénégalaise par héritage. Africaine par histoire. Peut-être encore autre chose demain. Et cette complexité ne sera pas une faiblesse.

Ceux qui ont peur des identités multiples cherchent toujours à simplifier le monde.

Ils veulent des frontières nettes, des appartenances pures, des catégories rassurantes. Mais les êtres humains réels vivent rarement dans cette simplicité. Ton arrière-grand-père priait pour le Sénégal sans cesser d’aimer la Guinée. Il n’y voyait aucune contradiction. Moi non plus. C’est peut-être cela, finalement, que j’essaie de défendre aujourd’hui : le droit d’appartenir à plusieurs histoires sans avoir à choisir entre elles. Le Sénégal que j’aime n’est pas celui qui apprend à ses enfants à suspecter les autres Africains. Le Sénégal que j’aime est celui qui sait que sa grandeur ne viendra jamais du rejet, mais de sa capacité à rester fidèle à une certaine idée de la dignité humaine. Peut-être suis-je trop idéaliste. Peut-être que le monde appartient désormais aux hommes qui crient plus fort que les autres, qui transforment les frustrations en colère identitaire, qui fabriquent des ennemis pour éviter de parler des vrais problèmes.

Mais je refuse malgré tout de croire que l’avenir doive appartenir à la peur. Et si un jour tu me demandes ce que j’ai essayé de faire, face à cette époque confuse, j’aimerais pouvoir te répondre simplement : Je n’ai pas voulu me taire.

Parce qu’une nation qui apprend à haïr finit toujours par se perdre elle-même.

 

 

Amadou Thiourou Barry

barry.at15@gmail.com, ton père, amoureux inquiet du Sénégal.

 

 

Source : SenePlus (Sénégal) – Le 20 mai 2026

 

 

 

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