Le Quotidien – L’or a de la valeur : l’une des vérités les plus universelles et les plus durables. D’où vient cette évidence ? Depuis quand ce métal est-il devenu précieux ? Qu’est-ce qui fonde, au fond, cette valeur que nous lui attribuons ? Autant de questions qui surgissent lorsqu’on décide d’écrire sur l’or. Mais il ne s’agit pas ici d’une étude du métal, ni de son histoire, ni de son origine, ni des réalités de celles et ceux qui l’exploitent. Mon propos est ailleurs : observer ses usages, ses significations, ce qu’il représente ou ce qu’on nous apprend à y voir depuis ma position, celle d’une fille issue d’une famille de griots, liée par alliances à des bijoutiers au Sénégal.
Dans nos sociétés, l’or est un langage. A travers les grammes que l’on devine au cou, aux doigts ou aux oreilles, se lisent souvent sans être dites, l’appartenance sociale, la trajectoire familiale, une certaine idée de la réussite et de la respectabilité. Il accompagne les grandes étapes de la vie : baptêmes, mariages, fêtes religieuses, se transmet, s’offre, se montre. Très tôt, on apprend aux filles à l’aimer. «Une femme doit avoir son or», entend-on.
Longtemps, ce bijou précieux a été une affaire de femmes. Aujourd’hui, les choses évoluent : de plus en plus d’hommes en portent, parfois en accumulation. Pourtant, un paradoxe demeure : à Dakar, si les femmes incarnent l’image et la demande, le commerce de l’or reste majoritairement géré par des hommes. Les femmes en sont les principales consommatrices, mais le contrôle économique reste masculin.
Dans les cérémonies, l’or devient une mise en scène. Plus on en porte, plus on affirme une présence. La taille et l’abondance des bijoux deviennent une mesure implicite de la «grandeur» sociale. Sur les réseaux sociaux, cette logique se prolonge : faute d’exhiber des liasses, certaines influenceuses exposent l’or, parfois à l’excès. Le bijou devient preuve sociale, démonstration visible de richesse. Mais derrière cette dimension symbolique, se cache une autre réalité.
Au Sénégal, beaucoup de femmes considèrent que la meilleure manière de conserver de l’argent, c’est d’acheter de l’or. Une épargne tangible, disponible, indépendante des circuits formels. J’ai souvent entendu cette justification : «On achète de l’or pour garder son argent.» Pourtant, cette idée ne tient pas entièrement. Car il y a aussi le plaisir de porter l’or, et le sentiment de respectabilité qu’il confère. L’économique et le symbolique sont indissociables. Mais cette stratégie est-elle réellement sécurisante ?
Dans les faits, l’or ne protège pas toujours comme on le pense. Entre l’achat et la revente, les pertes peuvent être importantes. Les prix fluctuent, les marges sont élevées, et l’information circule de manière inégale. Et pourtant, malgré ces limites, l’or continue de jouer un rôle central.
Ces derniers jours, un phénomène attire l’attention : sur les groupes de femmes sur les réseaux sociaux, les annonces pour revendre des bijoux et colliers en or se multiplient. Des pièces achetées parfois récemment sont remises en circulation. Officiellement, il s’agit de ventes. En réalité, il s’agit souvent d’un besoin urgent de liquidité. Cette réalité ne se limite pas aux écrans.
Un jour, chez un bijoutier, en l’espace de quinze minutes, plusieurs femmes se sont succédé. Elles venaient directement pour revendre leurs bijoux. Chacune avec son urgence. Chacune avec une histoire que l’on devine sans qu’elle soit dite. Derrière ces gestes, il y a des besoins concrets : factures, dépenses quotidiennes, urgences familiales, loyers, frais de santé, soutien aux proches. L’or devient une solution immédiate, parfois la seule. Ce qui était symbole de stabilité devient instrument de survie. Dès lors, la question change de nature.
Si les femmes doivent vendre leur or pour couvrir des besoins essentiels, alors l’or est-il vraiment une richesse ou simplement une réserve de crise ?
Car vendre son or, c’est aussi se défaire d’un capital symbolique accumulé au fil des années. Et pourtant, il ne s’agit pas seulement de vulnérabilité. Il y a aussi une stratégie : acheter de l’or, c’est anticiper, prévoir, sécuriser, à défaut d’autres outils.
L’or est donc les deux à la fois : un symbole culturel puissant et une stratégie économique imparfaite. Mais surtout, un indicateur. Car le véritable baromètre de la cherté de la vie aujourd’hui ne se trouve pas uniquement dans les chiffres.
Il se lit dans le nombre de femmes qui revendent leur or. Mais à qui profite réellement ce système d’achat et de revente ? La valeur ne circule pas de manière égale. Entre l’achat d’un bijou et sa revente, ce sont souvent les intermédiaires qui tirent profit de marges à l’achat, décotes à la revente, asymétrie d’information. Les femmes, elles, portent le risque. Elles achètent au prix fort, et revendent souvent, dans l’urgence, à un prix moindre.
Autrement dit, ce que l’on présente comme une stratégie de sécurité peut aussi devenir un mécanisme silencieux de perte de valeur.
Ce système révèle ainsi des rapports économiques plus larges : un marché structuré par des acteurs qui maîtrisent les règles, face à des consommatrices qui naviguent entre besoin, croyance et contrainte.
Et si l’or permet de faire face à l’urgence, il ne protège pas des causes profondes de cette urgence. C’est peut-être là que se situe la véritable limite de cette «épargne». Car tant que les femmes devront transformer leurs bijoux en solutions de survie, l’or restera moins une richesse qu’un révélateur.
Un révélateur de la cherté de la vie. Un révélateur des inégalités d’accès aux ressources. Un révélateur, surtout, de la place que nos systèmes économiques laissent ou ne laissent pas aux femmes.
Fatou Warkha Sambe
Source : Le Quotidien (Sénégal)
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