– « Mort au voleur ! » Huit ans plus tard, les cris résonnent toujours dans les oreilles de Maliq. Le 7 janvier 2018, à Nairobi, une foule en fureur encerclait le jeune homme, alors âgé de 16 ans, qui ne voulait pas dévoiler son nom. Les coups pleuvaient. Certains tentaient de l’attacher à un pneu pour le brûler. Un homme est intervenu : « Si je trouve une arme sur toi, je te livre à la foule. » Maliq, originaire de Kiamaiko, un quartier défavorisé de Nairobi, venait de dérober le sac d’une passante. « J’étais persuadé que j’allais mourir. Je sais ce qui arrive aux voleurs ici. J’étais terrifié », explique-t-il, en refusant de dévoiler son nom. Par miracle, l’homme n’a rien trouvé et a tiré en l’air pour disperser la foule. Maliq a survécu.
Son cas est loin d’être isolé. Le phénomène des lynchages publics a pris une telle ampleur au Kenya que le ministre de l’intérieur a récemment été interpellé sur le sujet. Le 25 février, devant le Sénat, Kipchumba Murkomen a révélé que 579 personnes avaient été tuées dans des violences de ce type au cours de l’année 2025, en majorité dans la région de Nairobi.
Les données sont trop incomplètes pour établir des statistiques sur le long terme, mais une étude gouvernementale évoquait déjà, fin 2024, une « culture grandissante de la justice populaire » dans le pays. Le thème s’est aussi imposé comme un sujet de société central dans les conversations sur les réseaux sociaux ou dans la presse.
Daniel Maina, un ingénieur informatique de 30 ans, se souvient que la justice de rue faisait déjà partie de son quotidien durant son enfance à Kawangware, un autre quartier pauvre de la capitale kényane : « Ça arrivait au moins deux fois par an, toujours selon le même mode opératoire. Le suspect d’un vol est traîné dans un lieu public, une foule se rassemble, le frappe et lui jette des pierres. Souvent, il est brûlé. Tout se déroule dans une forme de frénésie : les gens attaquent et ce n’est qu’après coup qu’ils demandent ce dont la victime est accusée. La police est au courant, mais ne s’en mêle pas. Elle vient généralement le lendemain pour récupérer le corps. »
Moyen de dissuasion
Les victimes de cette justice populaire sont la plupart du temps accusées de délits mineurs, comme des vols de téléphones et de sacs, ou de volailles dans les zones rurales. La pratique est si banalisée qu’il n’est pas difficile de recueillir la parole de ceux qui participent à ces violences.
George, 33 ans, un fonctionnaire qui refuse de donner son nom, décrit le sort réservé, début 2025, à un voleur de chaussures à Kabete, son village, situé près de Nairobi : « Quand nous l’avons attrapé, nous avons prévenu le groupe WhatsApp du quartier. Nous étions sept ou huit à le tabasser et une trentaine d’autres personnes regardaient et nous encourageaient. Nous l’aurions tué, mais un ancien du village nous a forcés à l’amener au poste de police. » George a participé à un autre passage à tabac, samedi 28 mars, cette fois d’un voleur de portail : « Les vols sont quotidiens ici. Je ne l’ai pas battu seulement pour le portail, mais, dans ma colère, pour les poules et la grille que j’ai perdues ces derniers mois. »
La plupart des gens invoquent la corruption policière et la lenteur des tribunaux pour expliquer les lynchages. « Personne ne fait confiance à la police ici. Tu leur donnes un petit billet et tu es relâché. A l’inverse, quand tu veux porter plainte, si tu veux que l’affaire soit traitée, il faut payer, explique Daniel Maina. Tu sais à quel point tu te sens stupide lorsque tu amènes quelqu’un au poste et que tu le vois marcher dans ta rue le lendemain ? Cela m’est arrivé plusieurs fois, affirme George. Lors des rares cas où l’affaire passe au tribunal, elle traîne pendant des années. »
Dans ce contexte de défiance envers la justice formelle, les agressions ou les meurtres sont aussi utilisés comme un moyen de dissuasion. George raconte qu’il y a cinq ans un voleur ayant dérobé le sac d’une membre de l’Eglise locale a été brûlé sur place par des habitants du village. « Après ça, nous n’avons pas eu de crimes pendant plusieurs années. Ce n’est pas légal, mais c’est très pratique. C’est le seul langage que les voleurs comprennent, malheureusement », lâche-t-il.
« Je suis désensibilisé à la violence »
Maliq, le jeune homme battu en 2018, n’a pas cessé ses larcins après cette expérience – il en a plutôt tiré la conclusion qu’il devait s’armer. C’est seulement quelques années plus tard, quand l’un de ses amis a tué un homme, qu’il s’est assagi. Aujourd’hui, à 24 ans, il travaille pour une compagnie de transport privée.
Lors de son intervention au Sénat, Kipchumba Murkomen a reconnu le manque de confiance dans le système judiciaire kényan : « Les Kényans estiment que les tribunaux sont trop lents, biaisés ou inefficaces. » Il a annoncé des mesures, notamment un renforcement de la lutte contre les bandes criminelles, une meilleure formation des policiers au contrôle des foules et, surtout, la poursuite judiciaire des auteurs de lynchages.
Pour l’heure, ces derniers ne craignent guère les conséquences de leurs actes. « A l’école, les professeurs nous disaient : “Si tu deviens voleur, tu finiras comme les autres voleurs” », se souvient Daniel Maina. « Je sais que c’est mal, mais je n’ai pas peur de le faire. C’est toléré, voire encouragé », confie George. Lors du lancement du rapport annuel sur l’administration de la justice, en novembre 2025, le ministre de l’intérieur a lui-même évoqué la responsabilité de la police : « Dans de nombreux cas où des suspects sont arrêtés, amenés au tribunal puis relâchés, la police incite les communautés à “faire quelque chose”. »
Même lorsqu’une victime lynchée est finalement reconnue innocente – ce qui arrive régulièrement –, les responsables sont rarement poursuivis. Ces violences laissent des traces durables, y compris chez les témoins : « Je me souviens d’un voleur qui avait été brûlé, confie Daniel Maina. Je peux encore sentir l’odeur du corps brûlé… Elle est restée dans le quartier toute une journée. Je me souviens aussi de l’atmosphère pesante qui régnait après chaque lynchage : on ressentait la douleur et le chagrin pendant longtemps. Les gens souffrent de ces actes de violence. Je suis contre ces méthodes, mais je suis désensibilisé à la violence. Quand j’entends qu’un voleur a été lynché, ça ne m’émeut plus. »
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