Bouna Sémou Ndiaye évoque ses souvenirs d’Abdullah Ibrahim, “une fierté africaine”

Agence Sénégalaise de PresseLe pianiste et compositeur sud-africain Abdullah Ibrahim, décédé le 15 juin dernier en Allemagne où il vivait en exil, à l’âge de 93 ans, est une figure artistique majeure dont l’œuvre a servi de point de départ à l’émergence du jazz sud-africain, en plus de sa contribution au combat contre l’apartheid, estime le journaliste et universitaire sénégalais Bouna Sémou Ndiaye.

“C’est avec une grande douleur que j’ai appris le décès du frère et ami Abdullah Ibrahim alias ‘Dollar Brand’. C’est une perte immense de le voir partir comme ça. C’était une âme douce, un penseur profond. C’était une fierté tout simplement”, a-t-il réagi dans un entretien avec l’APS.

Bouna Sémou Ndiaye dit garder des “souvenirs denses” du défunt, dont il a commencé à écouter la musique à partir de 1968, bien avant de le rencontrer en 2004 au Festival international de jazz de Saint-Louis, où l’artiste était venu se produire.

Le Sud-africain lui a également rendu visite, par la suite, à l’université Duke, en Caroline du nord, aux Etats-Unis où il travaillait.

Reconnaissant envers le Sénégal

Il est revenu sur une anecdote liée au passage du défunt à Saint-Louis, où se promenant dans la ville avec quelques organisateurs du festival et de nombreux groupes, il s’est soudainement assis sur le trottoir faisant face au pont Faidherbe et a commencé à sangloter.

“Les gens près de lui ne savaient pas quoi faire. Certains ne parlaient pas anglais, d’autres avaient peur de lui à cause de sa réputation de ceinture noire de karaté […]”, a relevé Bouna Sémou Ndiaye.

Selon l’animateur culturel, cette “dépression émotionnelle” avait été provoquée par une musique diffusée sur la place du marché et qui le renvoyait à des souvenirs douloureux de la période de l’apartheid.

“La chanson qu’ils ont jouée pendant que nous faisions le tour du marché est ma composition. Je l’ai écrit pour la plus belle montagne de ma ville natale [Le Cap], presque à égale distance de ce qui nous sépare de ce pont. Mais nous, les Noirs, n’avions pas le droit d’y aller pendant l’apartheid. Quand l’Apartheid a été démantelé, la première chose que j’ai faite a été de courir et d’escalader cette montagne”, avait-il raconté à Bouna Sémou Ndiaye.

Bouna Sémou Ndiaye évoque ses souvenirs d'Abdullah Ibrahim, "une fierté africaine"

D’après le journaliste et animateur culturel sénégalais, Abdullah Ibrahim, né Adolph Johannes Brand le 9 octobre 1934 dans le quartier de Kensington au Cap, était hanté par les souvenirs de cette période de l’Apartheid qui l’on obligé à s’exiler le jour où Nelson Mandela a été emprisonné à vie.

“Il nous a raconté dans une interview une conversation qu’il a eue avec Duke Ellington […] à propos d’une perception contre laquelle il luttait. Ellington l’a encouragé à avancer en lui disant : +Ne pensez pas ! Si tu réfléchis, tu coules !+”, rapporte Bouna Sémou Ndiaye.

Il affirme que le pianiste de jazz sud-africain portait particulièrement le Sénégal dans son cœur, en raison du soutien apporté par les autorités sénégalaises au combat de l’ANC, le Congrès national africain, la formation de Nelson Mandela, qui luttait pour la fin de l’apartheid.

Compositeur de la musique du film ”Tilaï”

“Abdullah Ibrahim était prêt à revenir jouer au Sénégal sans bourse délier. Lors de cette conversation à Saint-Louis, il disait : ‘Pour vous l’apartheid est fini. Mais pour nous, nous le vivons encore’. Je suis toujours heureux de venir au Sénégal. Pendant l’apartheid, le président Senghor a été le premier à soutenir le mouvement anti-apartheid et a eu la gentillesse d’offrir un passeport diplomatique à tout artiste qui voulait quitter l’Afrique du Sud”, se souvient Bouna Sémou Ndiaye.

Il signale qu’Abdullah Ibrahim, nom qu’il prendra après sa conversion à l’islam, en 1968, faisait partie des sommités du jazz africain et mondial, en atteste notamment ses nombreuses collaborations avec de grands noms tels que Duke Ellington et Thelonious Monk, ses références, mais aussi Randy Weston.

Après avoir rejoint, en 1959, le septet The Jazz Epistles, qui comptait aussi le trompettiste Hugh Masekela, Abdullah Ibrahim avait enregistré le premier album d’un groupe sud-africain noir avec 500 copies vendues dans un premier temps, a rappelé Bouna Sémou Ndiaye.

Il est aussi le compositeur de la musique originale du film “Tilaï” du Burkinabè Idrissa Ouédraogo (1954-2018), qui a remporté l’Etalon de Yennenga, en 1991 au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), et le Grand prix au festival de Cannes (France), un an aupravant.

 

Source : Agence Sénégalaise de Presse (APS)

 

 

 

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