– Une semaine après sa création, le Sénat du Bénin a choisi son premier président. Sans surprise, Patrice Talon, qui a dirigé le pays entre avril 2016 et le mois de mai, a été élu, jeudi 6 août, à la tête d’une institution créée lors d’une révision constitutionnelle adoptée en novembre 2025 pour « réguler la vie politique, le renforcement des acquis de l’unité nationale et le développement de la nation ». « Je voudrais vous rassurer de ma disponibilité, voire de mon engagement, à œuvrer au bon fonctionnement d’un Sénat qui sera pour nous comme une famille », a déclaré Patrice Talon, 68 ans, qui avait effectué deux mandats présidentiels, le maximum autorisé par la Constitution.
Le Sénat béninois est composé de 25 parlementaires. Ils ne sont pas élus mais ont été désignés par le chef de l’Etat, Romuald Wadagni (ancien ministre de l’économie et dauphin de Patrice Talon), ou membres de droit. Parmi ces derniers figurent trois anciens présidents de la République : Nicéphore Soglo (1991-1996), âgé de 91 ans et absent au moment du scrutin pour raisons de santé, Thomas Boni Yayi (2006-2016) et Patrice Talon, donc. Cinq anciens présidents de l’Assemblée nationale et trois ex-présidents de la Cour constitutionnelle sont également membres de droits.
« Le Sénat sera la deuxième chambre du Parlement après l’Assemblée nationale, analyse Gilles Badet, secrétaire général de la Cour constitutionnelle et professeur de droit à l’université d’Abomey-Calavi. Il peut demander une deuxième lecture sur les lois constitutionnelles, la limitation des mandats ou celles qui concernent le fonctionnement des partis. Il a un donc un pouvoir législatif, un rôle d’arbitre. Le Sénat a enfin pour vocation de sanctionner les comportements des personnalités politiques dont les propos porteraient atteinte à la dignité, au fonctionnement des institutions ou à l’unité nationale. C’est un conseil réunissant les sages. »
« Laisser une trace positive »
Les voix dissonantes pourront-elles se faire entendre au sein de la nouvelle chambre ? Principale figure de l’opposition, Thomas Boni Yayi, 74 ans, se présente comme le plus farouche adversaire de Patrice Talon, mais il a quitté, en mars, la présidence des Démocrates, son parti d’opposition, officiellement pour « raisons de santé ». Paul Hounkpè, candidat malheureux à la dernière élection présidentielle, en avril, sera également présent sur les bancs du Sénat mais beaucoup le voient comme un « figurant », Romuald Wadagni ayant été élu au second tour contre lui, avec 94,05 % des suffrages.
Pour autant, « on ne peut pas dire que tous les sénateurs iront dans le sens du nouveau président, estime Gilles Badet. Parmi les membres de droit, beaucoup ont occupé leurs fonctions avant les dix années où Patrice Talon était au pouvoir. Ces personnalités n’ont aujourd’hui plus rien à perdre et beaucoup d’entre elles sont appréciées et respectées pour leur indépendance. Elles voudront laisser une trace positive dans l’histoire et sauront se faire entendre s’il le faut. »
Selon plusieurs sources, le sort des prisonniers politiques pourrait être débattu au Sénat dans les prochains mois. Au cours du dernier mandat de Patrice Talon, de nombreux opposants ont été condamnés, comme le professeur de droit constitutionnel Joël Aïvo, l’ancienne garde des sceaux Reckya Madougou ou Oswald Homeky, ex-ministre des sports, à des peines supérieures à dix ans de prison.
Le climat semble aujourd’hui plus apaisé. Condamné en avril pour, notamment, « incitation à la rébellion », Julien Kandé Kansou, chroniqueur connu pour son opposition au pouvoir et membre de la cellule de communication des Démocrates, a bénéficié d’une grâce présidentielle du président Wadagni le jour de la fête nationale, samedi 3 août. « Il n’est pas exclu que les sénateurs contribuent à ce que tous les enfants du pays participent au développement dans une forme d’unité nationale », estime Gilles Badet.
L’élection à la tête du Sénat devrait permettre à Patrice Talon de continuer à jouer un rôle sur l’échiquier politique. Jusqu’à faire de l’ombre à son successeur ? « L’entourage de Romuald Wadagni grince des dents car il aurait préféré voir Patrice Talon s’exiler à l’étranger pour laisser toute latitude à son dauphin, assure une source proche du pouvoir. Au cours des premiers mois de son mandat, Romuald Wadagni a effectué de nombreux déplacements à l’étranger [Nigeria, Niger, Burkina Faso, Côte d’Ivoire…] mais il est apparu très discret sur le plan intérieur, ce qui lui a été un peu reproché. »
Six mois avant de quitter le palais de la Marina, Patrice Talon avait surpris en lançant sa réforme constitutionnelle destinée à augmenter la durée des mandats présidentiels et législatifs (de cinq ans à sept ans) et surtout en instaurant un bicamérisme. L’opposition y voyait une façon pour lui de se protéger contre d’éventuelles poursuites judiciaires après son second mandat.
« Ses nouvelles fonctions ne l’empêcheront pas d’être poursuivi le cas échéant, car c’est l’Assemblée nationale qui autorise la possibilité d’enquêter et de juger un ancien président, explique Gilles Badet. La présidence du Sénat ne donne aucune immunité et elle n’est pas un instrument juridique de protection. »
